3 novembre 2025

Spiel ou face

(c) Romain Pichon-Sintes

Du 23 au 26 octobre 2025, le centre d’exposition de Messe Essen, près de Cologne, s’est comme chaque année transformé en espace-temps entièrement dédié aux jeux de société. Un microcosme aussi bariolé qu’ultra-commercial.

Avec près de 80 000 mètres carrés et 1 000 exposants de 55 pays réunis pendant quatre jours dans l’immense halle d’exposition, le Spiel est le principal salon du jeu de société au monde. Encore plus que la Gen Con (son équivalent nord-américain tenu pendant l’été, créé par le père des geeks Gary Gygax), on y vient des quatre coins de la planète pour y découvrir les tendances ludiques du moment. Rendez-vous incontournable pour les éditeurs, fabricants, distributeurs ou simples passionnés, le Spiel est avant tout le temple de la consommation ludique : si on y fait la queue – au-delà de la vingtaine de food trucks alignés dans la galerie entre deux halls – c’est d’abord pour acquérir les dernières nouveautés ou les anciens titres bradés, et ça se bouscule au portillon dès l’heure d’ouverture (coucou, la boutique de l’Independant Publishers Alliance). Une bonne partie des visiteurs y trimballent d’ailleurs une valise vide qu’ils rempliront, au fil de la journée, de leurs achats plus ou moins compulsifs.

Si tous les genres sont représentés, du jeu pour enfants au néo-Monopoly en passant par le dernier eurogame et les jeux de rôle, force est de constater que la variété des propositions reflète avant tout la marche forcée du secteur vers une surproduction d’énièmes déclinaisons des jeux cultes et de leurs copycats plus ou moins ingénieux, à grands renfort d’illustrations chatoyantes et de marketing agressif. C’est que le monde du jeu contemporain est d’abord question de show off : l’esthétique y domine l’éthique. Quelques stands atypiques, plus rares, offrent une version hors des sentiers battus du sillon ludique. « Gibberers », chez Hobby Japan, avait déjà fait parler de lui à la précédente édition du Spiel : un party game complètement déjanté qui invite à créer – et à parler – un langage imaginaire créé à la volée. « Bungu Squad », variante japonaise et déjantée du morpion dans lequel des cartes de pouvoir, associées à de vrais objets (ciseaux, scotch, gomme, colle) viennent pimenter les parties, est proposé par un auteur autoédité qui ne parle même pas anglais. Créatif, aussi, ce « Flick Quest » de l’éditeur polonais Strategos Games (crowfunding à venir en 2026) qui revisite le jeu de pichenettes version heroic fantasy.

A côté de la débauche luxuriante des stands des gros éditeurs – à l’instar de « Take Time » de Libellud/Asmodée dont on prédit qu’il sera nommé au prochain As d’or –, certains ne s’embarrassent pas d’artifices. Le Barcelonais Kokorïn Games empile ses cartons comme comptoir de vente, y présentant notamment son jeu de tuiles « Lunch atop a Skyscraper » inspiré de la célèbre photo éponyme. Le Néerlandais L3V3L propose des escape boxes artisanales aux documents ultra-immersifs. L’espace rôliste et narratif, lui aussi, bien que réduit à sa portion congrue et encerclé par des stands ultrageek de cosplay ou peinture sur figurines, témoigne de la vivacité du secteur : le distributeur canadien Compose Dream agrège ainsi une cinquantaine de jeux multiéditeurs, comme la version box du cultissime « The Quiet Year » d’Avery Alder.

Alors, que retenir, finalement, de ce monstre ludique qu’est le Spiel ? Bien sûr, l’enthousiasme de ses participants et la joie retrouvée de l’enfance devant ses nouveaux jouets. L’excitation, aussi, devant tout ce qui brille – oubliant parfois que tout ce qui brille n’est pas or. Le calcul, marchand et productiviste, des professionnels, où qu’ils se situent dans la chaîne de production du jeu, dont le compromis entre passion – qu’on ne doute pas sincère – et business n’est pas franchement en faveur de la première. La fuite en avant, enfin, d’un milieu qui survit par déresponsabilisation générale, puisque ce n’est la faute ni des consommateurs, ni des créateurs, ni des diffuseurs, ou plutôt de tout le monde – ou de personne, selon le point de vue. Des prises de conscience existent, tout de même, comme celle du Manifeste métaludique. Rares initiatives, aussitôt contestées ou mal comprises. Soyons beau joueur : le Spiel, comme d’autres (nota bene : ce qui est vrai à Essen l’est tout autant au festival des jeux de Cannes, les mêmes causes produisant les mêmes effets) n’y est pour pas grand-chose. Une refonte du système est nécessaire, et bien au-delà du monde ludique. Tout de même : et si on recomposait, ensemble, les règles du jeu ?

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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