
Derrière le portail grillagé de la Commanderie Sainte Luce, on chemine vers l’exposition d’Agnès Geoffray par la droite, à l’angle de l’imposante bâtisse provençale et sa tour hexagonale. Le grand portrait en noir et blanc d’une jeune femme apparait : vêtue d’une blouse claire qui rappelle une camisole, la modèle a été saisie dans un mouvement fantasque, en position oblique malgré ses deux pieds plantés au plancher.
Son regard fixe un hors-champ insaisissable. La bouche fermée et les yeux hagards racontent une histoire d’un autre temps, mais son allure rappelle celle d’une patiente tout juste levée de son lit d’hôpital. Elle semble stoppée dans sa chute par les fils invisibles d’un marionnettiste. Sa position en diagonale est tentative, le mouvement échappatoire figure l’écartèlement du corps féminin, retenu dans son élan. Sa coupe courte et la trajectoire du corps en suspens signalent une déviance des normes de son genre.
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Le travail d’excavation photographique d’Agnès Geoffray associe portraits contemporains et textes militants à des archives de la fin du XIXe au milieu du XXe siècle, qui documentent la vie de jeunes filles jugées « inéducables » dans des écoles dîtes « de préservation » à Cadillac, Doullens et Clermont-de-l’Oise. Oubliées dans les cachots de l’histoire, ces filles de familles dysfonctionnelles furent enfermées dans certains cas par leurs propres pères jusqu’à huit ans, avant d’être libérées à l’âge légal de 21 ans.
Fixées sur les murs sous un plexiglas rouge fluo, les archives à la calligraphie minuscule exigent de la part des lecteur.ice.s un travail minutieux : il faut scruter en détail les « bulletins de statistique morale » pour découvrir les raisons de l’enfermement. En les examinant de près, on s’écorche l’âme, on s’y brûle les yeux. Les portraits de ces « déviantes » sont truffés d’archétypes sexistes et de classe : « paresseuse » aux « mœurs scandaleuses », capable d' »extravagante et lamentable comédie », « niveau mental médiocre ».
Les coupures de presse dessinent au fil des faits divers les créatures sensationnelles de l’hystérique féminin. Pas de hasard lorsque, entre deux portraits, on découvre un article qui pose le diagnostic psychanalytique de la « perverse » parricide Violette Nozière. Plus loin, le titre racoleur d’un journal rapporte une tentative de rébellion : « Ivres de vin et de sang les filles terminent leur sabbat au dépôt ». Le texte aurait pu inspirer « L’Exorciste » tant le gore des faits qui y sont exposés, dans une langue punitive et biblique, est invraisemblable. Le portrait d’une fugitive qui pose face caméra, le visage ensanglanté, est mis en regard avec l’archive, mais Agnès Geoffray nous livre une autre version du récit : ici, le sang a été volontairement appliqué sur le front et les joues par les doigts de la jeune femme comme une peinture guerrière. Ses yeux pâles et ses traits alertes rappellent la détermination des regards d’autres portraits qui, loin de l’ivresse, nous font voir des consciences en plein éveil.
Tu ne seras plus soumise, ma fille
En partant du constat que toute image fait référence à une image antérieure, Agnès Geoffray invente une scénographie quasi ludique — si ce n’est pour l’épuration carcérale des arrières plans — à partir d’évènements tragiques, à la manière d’un palimpseste. Elle confère ainsi à notre lecture subjective du monde une valeur positive, qui se fait réappropriation du récit institutionnel. Son female gaze, un regard sororal qu’elle pose sur la condition de jeunes femmes jadis prisonnières de l’œil masculin, engage pleinement le/la spectat.eur.ice par le truchement de la fiction. Les récits officiels sont traduits en scènes audacieuses de femmes captées dans des postures insubordonnées et dont la chute est suspendue. Plus aucune trace de soumission, ni de victimisation : ce qui fut violemment sanctionné hier est aujourd’hui revendiqué, voire célébré. La performativité des corps en fuite, les instruments de domestication féminine que sont les ciseaux et les aiguilles à coudre, deviennent des armes de contrôle sur une trajectoire morbide. Les sauts impulsifs et désespérés des jeunes femmes par les fenêtres des établissements, qui mènent à des chutes mortelles dans les récits des journaux de l’époque, semblent légers, annoncent un atterrissage en douceur lorsqu’il est aidé par un jupon devenu parachute.
Retour vers le futur
Une dernière installation, « Ripostes », complète le parcours avec la projection de textes engagés et poétiques de l’artiste sur une bouche, des yeux, une nuque, la paume d’une main en forme de poing. L’énonciation bascule du « elles » au « nous », proposant une réponse chorale aux injonctions patriarcales. Les prisonnières d’antan deviennent sœurs de combat. Leurs mots apparaissent et disparaissent au rythme de la mécanique sonore de la machine qui tisse une poétique de la révolte. Le ton délibérément offensant des écrits, au présent, interroge la persistance de l’enfermement des corps et des pensées des femmes. Nous assistons au processus créatif d’une identité plurielle en devenir : filles de peu / filles de feu / ainsi sera notre revanche / ainsi sera notre tempête / sœurs de peur / sœurs de sueur / sœurs de fureur. La revanche inverse la fatalité annoncée dans les archives, l’énergie qui jaillit des scènes de fuite se prolonge dans une version alternative de l’histoire qui s’écrit. Place à la désobéissance et à la lutte.



