7 septembre 2025

Tempus fugit

Petites Perceptions / La Rumeur / A Body of Rumours
Liam Francis | Maud Blandel | Noé Soulier
DR

Une reprise quinze ans plus tard, une première, une tournée avec un groupe d’étudiants : le premier programme qui réunit Noé Soulier, Liam Francis et Maud Blandel autour de Danse Élargie, d’une grande finesse, met en lumière trois manières diversement vivifiantes de politiser les corps.  

Le premier programme du focus « Jeunes Créateurs » que partagent Liam Francis, Maud Blandel et Noé Soulier regroupe en fait trois générations de Danse Élargie. Liam Francis, danseur, entre autres, au ballet Rambert, finaliste l’année dernière du concours, dont le récent trio « Mixtape » est devenu entre temps un quatuor, « A body of rumours ». Maud Blandel ensuite, finaliste de l’édition 2016 – dont le magnifique « Œil nu » avait marqué il y a deux ans – propose une autre « Rumeur », celle des étudiants de la promo 2024-2027 du CNDC d’Angers. Noé Soulier enfin, directeur dudit CNDC depuis 2020 (jusqu’où va la jeune création ?) reprend, avec une élégante modestie, son trio « Petites Perceptions » : il avait remporté la première édition du concours, il y a quinze ans. Le temps passé (reenactment chez Soulier), présent (hybridation des styles chez Francis) et futur (nouvelles générations chez Blandel) les réunit peut-être tous : les corps de Daniel Lineham, Thibault Lac et Noé Soulier ont pris une génération, pour ainsi dire ; quant à ceux de « La Rumeur », ils sont en formation académique. Ceux de Liam Francis, enfin, mélangent influences classique, contemporaine et urbaine ; le toucher entre les corps s’exerce dans l’entrelacs des époques. 

Même si la chorégraphie d’« A body of rumours », première proposition du programme, regarde un peu ses ascendants – le mix de styles, certes brillant, frôle parfois le didactisme –, celle-ci est suffisamment organique pour que le Francis et ses trois virtuoses (Eloy Cojal Mestre, Jacob Wye, Stephen Quildan) surpassent toujours leur technique. L’harmonie entre eux quatre est joyeusement relative, toujours en jeu, parfois en crise, et les solos comme les temps d’union, où le ballet le dispute au contemporain et le moderne au hip-hop, sont d’une intelligence dramaturgique notoire, parvenant à tisser une partition cohérente par-delà la variété de ses inspirations. Dommage que le dispositif reste encore assez en-deçà (le clair-obscur de la création lumière, assez imparfait ; les micros qui captent les pas des interprètes, base sonore pour la musique live de Chloe Mason, coupent le regard et entravent plus qu’ils ne libèrent les mouvements) ; néanmoins « A body of rumours », sur cette fine ligne de crête entre le brut et le fragile, gagnera sans doute aucun en puissance d’âme ce qu’il perdra en verdeur.  

Une « Rumeur » plus vaste ensuite, celle orchestrée par Maud Blandel pour vingt interprètes, en clôture du programme, emporte totalement. À vrai dire, la première image fait presque scolaire : une demi-ronde dans laquelle des duos, trios s’enchaînent. Mais d’un exercice, un dispositif : les groupes tournoient, atomes prisonniers de l’arc de cercle, gravitant sous son influence, celle des corps attentifs qui le composent, celle des regards portés souvent sur eux, parfois vers la salle. Cette « Rumeur » est d’autant plus exigeante que le langage est minutieux, répétitif : tournoyer, sauter, choisir ses regards, tournoyer encore, frapper des mains… La musique de Gautier Teuscher superpose des couches électroniques dans un savant chaos, et petit à petit cette impression se renforce : voilà qu’on observe des planètes qui se toisent, s’affrontent, se séduisent. Car à ce tournoiement qui rappelle aussi « L’œil nu », Maud Blandel réussit à adjoindre une composante proprement dramatique, celle du défi : chaque duo danse avec une acuité absolument théâtrale, si bien que ces astres se psychologisent sans lourdeur aucune, comme si les interactions chorégraphiques contenaient leur lot d’émotions enfouies dans cet état étrangement cosmique et gravitationnel. Bien sûr  le chaos s’organise, les duos et trios s’unissent et le défi commence à s’adresser à la salle – agressif et en retenue, révolutionnaire et généreux ; vingt corps en commun mais pas uniformes, qui émeuvent déjà par leur intelligence du plateau. 

Victor Inisan

Victor Inisan


Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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