8 juillet 2025

Tout simplement Brel

Brel
Anne Teresa De Keersmaeker
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Peut-on danser sur les chansons de Brel ? Petits bijoux d’écriture, ces paroles, pensées pour être interprétées plein de sueur et de conviction, ont une place de choix dans le panthéon des amateurs de chanson à texte.

Récits condensés d’images percutantes, ces courts-circuits efficaces s’inscrivent, par cœur, dans la mémoire collective francophone. Et aussi dans celle de la grande chorégraphe flamande Anne Teresa de Keersmaeker que l’on imaginait plus volontiers pleurant devant une boucle de John Cage que sur « Le Port d’Amsterdam ». Avec l’intelligence scénique d’une routière de la scène, elle projette, comme dans un karaoké, les paroles des chansons de Brel, à la fois pour assumer son spectacle « playlist » mais surtout pour offrir au public le ciselage du chanteur belge qui flirte sans cesse entre l’humour et la mort. Les phrases s’accrochent aussi bien dans la roche blanche du Sud que dans nos oreilles, repues de poésie.

Il faut dire que les parois de la Carrière de Boulbon offrent une caisse de résonance parfaite pour cet exercice d’admiration, les mots prenant leurs aises sur la pierre, et la voix de Brel, incessante, monte, ample, jusqu’aux étoiles. Brel n’est pas ici une illustration ni un prétexte mais bien l’âme de la proposition, la danse venant comme une offrande, un contre-don, un beau geste contre un bon mot.

Keersmaeker invite dans ses pas un jeune danseur, Solal Mariotte, qui, immédiatement, prend la lumière. Tapi dans l’ombre, il erre comme une âme du purgatoire dans les anfractuosités de la carrière, seule sa voix nous parvient, insolente, tandis que la grammaire chorégraphique de Keersmaeker enclenche son mécanisme. Pourtant, c’est une nouvelle Keersmaeker qui se dévoile dans ce spectacle – certainement le plus personnel à ce jour –, mutine, audacieuse, expressive, elle se met à nu – littéralement – et laisse Brel la submerger, telle une extase du Bernin version flamande.

Sans tomber dans la facilité d’un spectacle de transmission – la chorégraphe mondialement reconnue versus le petit jeune talentueux qui débute –, c’est une partition écrite pour deux univers chorégraphiques radicalement différents qui se croisent parfois, qui se confrontent souvent. Lui, fascinant dans sa présence cinématographique, maîtrise avec une grâce déconcertante les ralentis et les enchaînements de breakdance, osant tout, même l’imitation, il joue comme il respire, désarmant d’énergie et de justesse instinctive. Chez elle, sa maîtrise légendaire laisse place à plus de douceur, l’âge provoquant un plaisir plus assumé et plus communicatif de danser. Ensemble, sans jamais voler la vedette au grand Jacques, ils incarnent dans leurs corps l’émotion affolée que provoquent les chansons ; ils virevoltent, s’ébrouent, aboient, convoquent les cieux et les sous-sols, se laissent transpercer par les mots d’un autre.

Une douche de lumière sur le plateau, ronde et pleine comme au temps des chanteurs de cabaret, devient une surface de jeu, non pas seulement pour prendre la lumière devant le micro sur pied, qui servira surtout à récolter les souffles, mais aussi pour se permettre de danser dans l’ombre, à peine visible, laissant le halo vacant aux fantômes, rappelant ainsi les plus belles heures de la compagnie Rosas, quand, dans la Cour d’honneur, nous attendions les premiers rayons de soleil pour découvrir ceux qui dansaient dans la nuit.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

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