3 janvier 2025

Transparition

Dans ton intérieur
Julia Perazzini
© Indra Crittin 

Troisième solo de Julia Perazzini, « Dans ton intérieur » repoursuit et radicalise la ligne de crête inédite que l’artiste suisse est parvenue à trouver (depuis « Holes & Hills » et « Le Souper ») entre les codes usités du seul en scène carnavalesque et la radicalité d’une forme théâtrale mystérieuse et jamais refermée, à la poursuite inquiète et insatisfaite du réel.

Julia Perazzini prend le risque judicieux d’un solo au temps long, d’une forme qui ne digère pas l’enquête et l’exploration intérieure mais qui reparcourt ses tâtonnements, ses résidus, ses découvertes et ses butées dans une temporalité théâtrale dignement performative, qui organise une magnifique cognée, aussi épiphanique que définitivement abyssale, contre la vérité d’un être. La vérité d’un grand-père jamais connu, obstinément et irrationnellement recherché par Julia. Et ce d’abord dans une suite de patients entretiens reenactés avec un artisanat volontairement caduc. S’impose alors le vieux jeu des voix contrefaites et des perruques synthétiques que Julia Perazzini conduit à une telle pureté et une telle virtuosité qu’il ne s’ironise jamais complètement. La grammaire des imitations épouse le masque linguistique, les « mots sans réel » (comme l’écrivait Laure Murat) des paroles recueillies — celle des proches ou des professionnel·le·s des pompes funèbres, qui ne disent jamais le grand-père mais sans cesse le diffèrent.

Et lorsque le réel perce au milieu du processus dans toute son indicible violence, c’est par l’étincelle presque accidentelle d’un message téléphonique dont la concision révélatrice tranche ironiquement avec le labeur des conversations précédentes. C’est par ses signes précipités que le plateau se creuse. D’espace de reconstitution condamné à avouer que la profondeur est ailleurs — et ce par l’entremise d’une myriade de sacs à main qui disposent autant de petites cavités inexplorables sur le sol blanc immaculé – le plateau sera désormais un puissant espace de visions. Cependant, jamais l’image toxique du personnage redouté n’y apparaitra durablement. Car « Dans ton intérieur » a l’immense intelligence de refuser toute acmé dramaturgique, tout surgissement spectaculaire et paroxystique du vrai. Le jeu des masques sera sans cesse relancé alors que la recherche paraissait satisfaite ; il se poursuivra même par-delà la représentation comme le suggère la marche finale, sans terme, d’un certain médium. Car là est le vertige de la performance autofictive, celle qui ne se contente pas de témoigner mais de théâtraliser l’intime : lorsque le réel est enfin effleuré par l’acte théâtral, celui-ci gagne autant de contours édifiants que de secrets confondants, et la transparition d’une figure se confond avec le triomphe de l’infigurable.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

Être homme à la barbe des gens

Bien rares sont les revitalisations des classiques qui, comme celle-ci, sont de vrais gestes esthétiques et dramaturgiques. Fluos qui valsent, sonnets rédigés sur Mac, femmes en survet, aspis sans fils qui détalcquent les vieux pantins masculins : ces Femmes savantes façon Emma Dante font craindre un moment la naïve actualisation
16 janvier 2026

J’ai bien l’impression qu’on se ressemble

Les spectacles de Pommerat ont souvent guigné l’étrange mais n’y sont jamais complètement entrés.  C’est chose faite avec ces Petites Filles modernes (titre provisoire) dans lequel l’auteur de spectacles prend un double risque. D’abord celui de la fantasmagorie, d’un espace-temps relié à l’imaginaire rebelle de ses deux protagonistes, à leur
9 janvier 2026

Louis, un mec en or

Pour les ados innocent·e·s que nous étions à sa création en 2005, ce retour du « Roi Soleil » façon Ouali-Attia était l’occasion d’enfin comprendre ce que raconte – entre ces hymnes d’apprentissage (« Être à la hauteur ») et ses pommes d’amour (« Je fais de toi mon essentiel
17 décembre 2025

Creuzevault sans son double

Les férus du théâtre bordéliquement stimulant de Sylvain Creuzevault (celui des « Démons », du « Capitale et son singe », du « Grand Inquisiteur »…) – moins adeptes de ses tracés plus lisibles dans des romans monstres (« Les Frères Karamazov », « L’Esthétique de la résistance ») –
4 décembre 2025

Un cirque trépasse

Donnant de l’air à l’allégorisme appuyé de ses précédentes créations pour grands plateaux (« Art. 13 » et « Les Contes immoraux »), Phia Ménard renoue avec le symbolisme politique de ses débuts — celui qui bouleverse parce qu’il nous place à l’intérieur des images, qu’il nous rend co-poète·sse des
28 novembre 2025