11 décembre 2025

Trouble dans le jardin

Tapajós
Gabriela Carneiro da Cunha
(c) João Freddi

Tout commence avant l’entrée en salle, par une extinction – celle de nos téléphones, pour éviter toute lumière, nous dit-on –, suivie d’une distinction. En effet, à la demande des artistes, neuf personnes se portent volontaires pour être « mères » – à savoir, qui éprouvent un instinct de soin, tout genre confondu. Cette élection ne signifie pourtant pas exclusion des autres, car la metteuse en scène et activiste brésilienne Gabriela Carneiro da Cunha sait rendre chaque spectateur·ice actif·ve.

Sollicitées par les deux performeuses (la metteuse en scène et Mafalda Pequenino) au cours du spectacle, ces mères en puissance incarnent, on le comprendra, autant de figures guérisseuses du Tapajós, un fleuve amazonien au nord du Brésil, anéanti par des orpailleurs en quête de l’or qu’il recèle. Pour révéler le métal précieux, ceux-ci utilisent du mercure qu’ils versent dans l’eau. Or, selon les explications du docteur Paulo Basta entendues en voix off, si une infime part du minéral s’évapore, le reste contamine la biodiversité du fleuve, ainsi que, par une chaîne alimentaire devenue tragique, le peuple autochtone Munduruku – surtout les mères et leurs enfants. Une catastrophe nourrie par le ventre du capitalisme mondial, auquel nous participons tous par nos achats sans le savoir, ce que dénonce ici celle qui, depuis 2015, se met à l’écoute des fleuves d’Amazonie en danger avec son projet « Margins – On Rivers, Buiúnas and Fireflies ». Pour mieux la mettre au jour, l’artiste brésilienne pose un ingénieux geste antithétique : faire du mercure un principe de vie plutôt que de destruction. Et ce, en convoquant un autre de ses usages, relatif au procédé de révélation de photographies argentiques.

Au centre d’un bifrontal, qui nous place sur les rives d’un plateau éclairé en rouge sang, les performeuses en combinaison de chimiste plongent à plusieurs reprises des feuilles de papier photosensible dans des bains révélateurs. Sur celles-ci, surgissent en noir et blanc des membres du corps, puis des visages, ceux des Munduruku. Ainsi, à mesure que l’on apprend les dégâts neurologiques causés sur leurs vies empoisonnées, ils et elles peuplent de leur présence absente la boîte noire transformée en camera obscura, leurs regards dans les nôtres. À cette première partie aux ramifications solides, succède un rituel, inspiré du festival Sairé (une fête religieuse amazonienne), qui met en transe tous les sens, jusqu’à l’odorat, étourdi par les effluves de plantes agitées par Mafalda Pequenino dans sa danse vibrante.

Quoique plus distendu, ce deuxième temps s’inscrit en gradation sensée du premier. Car quelque chose d’ensorcelant y est déjà à l’œuvre. C’est dans la précision des gestes de révélation, en une boucle répétitive soutenue par la musique percussive. C’est dans l’usage croissant des archives, qui finit par affoler nos cerveaux en démultipliant explications à lire et documentation projetée à déchiffrer. On perd le fil de la science, pour mieux se ré-accorder à nos seules perceptions et ressentir l’horreur, le cri silencieux des artistes, l’urgence d’agir. Il faut réapprendre « à sentir le frémissement de l’ancienne folie, là où la folie des hommes posait maintenant sa rigide et patiente cupidité », écrit Édouard Glissant dans « Le Quatrième siècle ». Sans forcer mais avec puissance, l’action artistique militante de Gabriela Carneiro da Cuhna s’inscrirait tout contre cette pensée qui joue du chiasme, en faisant du plateau le terreau d’une « jungle » hallucinatoire, pour troubler le capitalisme néocolonialiste en son « jardin ».

« Tapajós » est à voir jusqu’au 17 décembre à l’Ircam, dans le cadre du Festival d’Automne.

Hanna Laborde

Hanna Laborde

Journaliste pigiste culturelle (théâtre et danse), à Théâtre(s), La Lettre du spectacle, La Scène, UBU... Diplômée d'un master d’Études théâtrales et d'un master de Lettres modernes.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

FACEBOOK

Derniers articles de Hanna Laborde

De croisements en traversées

Le NEXT festival, qui déploie sa 18e édition jusqu’au 29 novembre, est une histoire de circulations. Entre les villes de deux pays frontaliers, la France et la Belgique, inscrites au sein de l’Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai, auxquelles s’ajoute Valenciennes, mais aussi entre les lieux – vingt théâtres –, les langues et les
26 novembre 2025

Conversation avec Madeleine Fournier, à la convergence des temps

Depuis toujours, elle a le mouvement pour langage. Et depuis quelques années, notamment  2018 avec son premier solo, « Labourer », elle donne à voir sa grammaire singulière. L’esthétique de Madeleine Fournier relie danses traditionnelles et minimalisme contemporain dans une même durée, celle d’un présent densifié. Et son corps, tel
27 octobre 2025

Sables mouvants

Entre plage et salle, fond de scène bleu océan et boîte noire, le festival Cadences a pris ses quartiers de fin d’été à Arcachon et son Bassin, voire jusqu’à Bordeaux, pour sa 23e édition. Certes, le terme est facile, mais « éclectique » est pourtant celui qui vient en tête pour qualifier
30 septembre 2025

Quel est ce mot qui (me) parle ?

Par une fascinante performance, qui fusionne arts et sciences – l’originelle discipline de recherche de cet ex-biologiste, aujourd’hui artiste-fou –, Olivier de Sagazan ose chercher, dans l’intranquillité d’un objet scénique ultra-prolixe, le bruissement charnel du monde. Et ne le trouve, ne nous le renvoie jamais mieux que lorsqu’il prend le
25 juillet 2025

Prolixe polyglotte

Si frotter différents styles de danse pour en éprouver l’heureuse entente et abolir leur hiérarchie fait le sel des pièces de groupe d’un Amala Dianor, entre autres, scruter le corps en solo pour déployer les strates des héritages chorégraphiques oxymoriques qu’il recèle, et les jeux de domination qui les sous-tendent,
19 juillet 2025