
Tout commence avant l’entrée en salle, par une extinction – celle de nos téléphones, pour éviter toute lumière, nous dit-on –, suivie d’une distinction. En effet, à la demande des artistes, neuf personnes se portent volontaires pour être « mères » – à savoir, qui éprouvent un instinct de soin, tout genre confondu. Cette élection ne signifie pourtant pas exclusion des autres, car la metteuse en scène et activiste brésilienne Gabriela Carneiro da Cunha sait rendre chaque spectateur·ice actif·ve.
Sollicitées par les deux performeuses (la metteuse en scène et Mafalda Pequenino) au cours du spectacle, ces mères en puissance incarnent, on le comprendra, autant de figures guérisseuses du Tapajós, un fleuve amazonien au nord du Brésil, anéanti par des orpailleurs en quête de l’or qu’il recèle. Pour révéler le métal précieux, ceux-ci utilisent du mercure qu’ils versent dans l’eau. Or, selon les explications du docteur Paulo Basta entendues en voix off, si une infime part du minéral s’évapore, le reste contamine la biodiversité du fleuve, ainsi que, par une chaîne alimentaire devenue tragique, le peuple autochtone Munduruku – surtout les mères et leurs enfants. Une catastrophe nourrie par le ventre du capitalisme mondial, auquel nous participons tous par nos achats sans le savoir, ce que dénonce ici celle qui, depuis 2015, se met à l’écoute des fleuves d’Amazonie en danger avec son projet « Margins – On Rivers, Buiúnas and Fireflies ». Pour mieux la mettre au jour, l’artiste brésilienne pose un ingénieux geste antithétique : faire du mercure un principe de vie plutôt que de destruction. Et ce, en convoquant un autre de ses usages, relatif au procédé de révélation de photographies argentiques.
Au centre d’un bifrontal, qui nous place sur les rives d’un plateau éclairé en rouge sang, les performeuses en combinaison de chimiste plongent à plusieurs reprises des feuilles de papier photosensible dans des bains révélateurs. Sur celles-ci, surgissent en noir et blanc des membres du corps, puis des visages, ceux des Munduruku. Ainsi, à mesure que l’on apprend les dégâts neurologiques causés sur leurs vies empoisonnées, ils et elles peuplent de leur présence absente la boîte noire transformée en camera obscura, leurs regards dans les nôtres. À cette première partie aux ramifications solides, succède un rituel, inspiré du festival Sairé (une fête religieuse amazonienne), qui met en transe tous les sens, jusqu’à l’odorat, étourdi par les effluves de plantes agitées par Mafalda Pequenino dans sa danse vibrante.
Quoique plus distendu, ce deuxième temps s’inscrit en gradation sensée du premier. Car quelque chose d’ensorcelant y est déjà à l’œuvre. C’est dans la précision des gestes de révélation, en une boucle répétitive soutenue par la musique percussive. C’est dans l’usage croissant des archives, qui finit par affoler nos cerveaux en démultipliant explications à lire et documentation projetée à déchiffrer. On perd le fil de la science, pour mieux se ré-accorder à nos seules perceptions et ressentir l’horreur, le cri silencieux des artistes, l’urgence d’agir. Il faut réapprendre « à sentir le frémissement de l’ancienne folie, là où la folie des hommes posait maintenant sa rigide et patiente cupidité », écrit Édouard Glissant dans « Le Quatrième siècle ». Sans forcer mais avec puissance, l’action artistique militante de Gabriela Carneiro da Cuhna s’inscrirait tout contre cette pensée qui joue du chiasme, en faisant du plateau le terreau d’une « jungle » hallucinatoire, pour troubler le capitalisme néocolonialiste en son « jardin ».
« Tapajós » est à voir jusqu’au 17 décembre à l’Ircam, dans le cadre du Festival d’Automne.


