16 octobre 2025

Vue du pont

Puisque ce sont les mots qui importent, comment parler de Sirāt, le road movie électro et sous ecsta dans le désert marocain d’Oliver Laxe si ce n’est en disant quelque chose du mot arabe sirāt, qui signifie le chemin, la voie, la route, et à vrai dire pas n’importe quelle route, mais la seule qui compte vraiment, celle qui conduit à Dieu au moment du Jugement. Rien que ça.

Dans un commentaire du Coran, et dans tous les pitchs du film diffusés depuis le festival de Cannes, il est dit que as sirāt est un « pont aussi fin qu’un cheveu et tranchant comme le fil d’un rasoir ». On peut commencer à creuser dans ce sens, d’ailleurs, en cherchant d’abord là où il faut chercher en 2025, c’est-à-dire sur TikTok. Sur le réseau francophone, il y a sans surprise des milliers de vidéos sur la théologie islamique et le sirât en particulier, à grand renfort de terrifiantes images générées par IA qui ne donnent pas franchement envie de tomber du pont. Parmi elles, une vidéo de dix-sept secondes, vue plus d’un million de fois, qui s’intitule « Comment passer le Sirat saint et sauf ». On y entend Redazere, le TikTokeur aux 4,5 millions d’abonnés : « Pendant le jour du jugement dernier, il faudra passer le sirāt, le pont. De l’autre côté de ce pont, il y a le paradis et en bas de ce pont, il y a l’enfer. Certaines personnes vont passer très vite et certaines personnes vont tomber. Il faut que tu as de la lumière [sic]. Et comment avoir cette lumière ? Il y a deux choses que si tu les as dans ta vie [sic], ça va t’aider pour passer le sirāt. » La vidéo s’arrête sur ce cliffhanger insoutenable.

C’est à cet instant précis, je vous assure que c’est vrai, que je reçois l’e-mail. Il est intitulé « Communiqué Azimuth 2025 : festival électro dans le désert d’Al Ula ». Oui, vous avez bien lu. Un festival électro. Dans le désert. Pas besoin d’avoir lu l’intégrale de Carl Gustav Jung pour reconnaître qu’il y a là une synchronicité pour le moins frappante. C’est presque trop. Le descriptif du communiqué de presse est sommaire : « Le festival musical le plus exclusif d’Arabie Saoudite revient pour une cinquième édition sous le thème “Until the Sun Comes Up”. Encore plus audacieux et immersif, Azimuth transformera à nouveau les paysages spectaculaires d’Al Ula, en Arabie Saoudite, en une scène électro en plein air dans le désert (…) offrant un contraste saisissant entre falaises de grès millénaires et scénographies futuristes. » Bon, mais entre la free party antivalidiste de paumés en sarouel du côté d’Ouarzazate et l’expérience « boutique et intimiste » pour hipsters fringués chez Supreme au pays des pétrodollars, il y a comme une sorte de grand écart conceptuel, non ? Et pourtant. Et pourtant, quoi ?, me direz-vous. Et pourtant, figurez-vous – car il convient toujours de vérifier l’origine des mots – qu’azimuth (ou azimut) vient du vieil espagnol acimut qui vient lui-même de l’arabe as samt qui signifie chemin, direction. Oui, oui. Je ne sais pas encore quelle conclusion tirer de cette révélation. Peut-être que Sirāt, d’Oliver Laxe, aurait pu s’appeler Azimuth : dans un cas comme dans l’autre, l’azimut et le sirāt sont des voies qui conduisent d’un point à un autre. Notez que cette orientation physique ou spirituelle n’a pas grand-chose à voir avec le choix ou la liberté : on la constate rétrospectivement. On la suit et on plonge dans les ténèbres ou, inch’Allah, dans la lumière.

Il y a du grotesque dans Sirāt. Bien sûr. Jusque dans sa vision de l’enfer, claquante et burlesque. Sa caméra hésite entre les tropes du cinéma de genre, les lentes imbibitions de paysages sensoriels et spiritualisants à la Tarkovski et un franc surréalisme buñulien qui refuse de se laisser enfermer dans une case. On citera qui on voudra pour référencer l’objet filmique, mais c’est à Kafka que je pense, là, maintenant. Et à l’absconse citation de son journal intime du 8 décembre 1917 : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde », que j’ai toujours interprétée non pas comme un aveu de pessimisme radical mais plutôt comme un appel au dépassement de l’égo. Chez Oliver Laxe, les égos n’importent pas. Ils sont peu nuls, en fin compte, comme écrasés par un monde qui n’en a pas grand-chose à faire de leur pomme. Sirāt est une fable qui ne propose ni recette du bonheur ni lot de consolation. Personne ne vécut heureux en ayant plein d’enfants. Mais ce qui peut paraître désespéré n’est peut-être en réalité qu’un défaut de savoir « seconder le monde ». Et puis, désormais, on connaît vous et moi une vérité fondamentale, salvatrice, définitive : Il y a deux choses que si tu les as dans ta vie, ça va t’aider pour passer le sirāt.

Sirāt, d’Oliver Laxe, 2025.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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