
Il n’y a rien au plateau, et pourtant un kaléidoscope d’espaces se dessine dans notre imagination au fil de la performance – grâce à la finesse d’évocation des lumières rectangulaires de Margherita Scalise : une rue, un dancefloor, un terrain vague… Rien, donc tout pour une rencontre des corps, celle de Matteo Sedda et Marco Labellarte.
On pourrait d’abord croire à une ouverture koltésienne, celle de Dans la solitude des champs de coton, dans ce face-à-face sans contact, in medias res, dont on ne connaît pas encore la teneur. « Je vois votre désir comme on voit une lumière qui s’allume », lance le dealer au client chez Koltès, ni l’un ni l’autre n’en connaissant (a priori) l’objet. Mais la comparaison s’arrête là. Car dans FUCK ME BLIND, la position des deux hommes, sur le plateau circulaire, acte d’emblée une symétrie dans cette séduction sans paroles. Car ici, ce qui passe entre eux, chacun offert à l’autre, c’est bien le désir avec évidence et tous deux le savent. La peau en transpire vite, le regard, intense et jamais lâché, le crie, les sourires en disent long. Et si deal il y a, c’est plutôt un pari fait à l’unisson face à un tiers : défier, par l’énergie majuscule de ce flux partagé, la mort. La mort, fatalement promise par le sida, qui gangrène les corps des années 1980-90, comme celui de Derek Jarman, réalisateur de Blue (1993), son film-testament dont s’inspire cette performance (que l’autrice de ces lignes n’a pas vu). Le sida, qui hante à nouveau sinueusement les corps d’aujourd’hui, et dont le travail de Matteo Sedda, jeune artiste sarde, lui-même porteur du virus, s’empare.
Alors que s’élance une partition électro qui scande un rythme hypnotique, métonymique de la performance elle-même, les deux danseurs entament une marche en cercle que ne renierait pas Anne Teresa de Keersmaeker. Avec un respect scrupuleux de la métrique, ils font tourner incessamment la roue du désir. Les têtes sont concentrées, les pas s’accordent, le rythme de l’un altérant celui de l’autre qui s’y cale, fuis-moi, je te suis. Leur spirale, à force centrifuge ou centripète, est harmonieuse, peut-être dans une quête de ce fameux invincible « équilibre » qu’espérait Guibert, quoique seulement possible, pour lui, si l’un des deux amants n’est pas malade. C’est là que FUCK ME BLIND toucherait juste, en concrétisant une utopie que dessinaient certains de leurs aînés. Et soudain, contact. Il y en aura plusieurs, et la plupart génère des danses de couple très « en bras », ici un semblant de valse, là une gestuelle folklorique qu’on dirait moyenâgeuse, puis quelque chose d’une danse latine qui proscrit le toucher pour en accroître la tentation. Quelques ajustements seraient à faire, pour que certains fragments ne paraissent pas s’installer dans le seul exercice performatif des corps que, par ailleurs, on ne peut que saluer.
C’est leur « pas-de-deux-à-eux », indiscipliné, atemporel. Jusqu’à finir par s’étreindre pour toujours, même après la petite mort, dans la caresse enveloppante d’un fard bleu (le bleu de Klein, qu’embrasse le film de Jarman, devenu presque aveugle suite aux complications du VIH). Et éviter ainsi de s’abîmer dans la mort.



