
On ne connaît pas grand-chose de la vie d’Isidore Ducasse, à commencer par ce pseudonyme de « comte de Lautréamont » que l’on suppose inspiré par un roman d’Eugène Sue. Partout où on le cherche, il se dérobe, jusqu’à sa mort dont la cause n’a jamais été clairement établie. Hapax de l’histoire littéraire, surgi de nulle part comme Rimbaud, lui aussi fut redécouvert et porté aux nues par les surréalistes pour donner naissance à un « rimbaldo-lautréamontisme » qui fera florès : pour André Gide, les deux poètes sont carrément les « éclusiers » de la littérature de demain et, selon Roberto Bolaño, « le chemin de Rimbaud ou de Lautréamont est la voix même de la poésie ».
L’écrivain chilien est d’ailleurs, avec Artaud, l’un des points de convergence de deux grands spectacles, ceux de Julien Gosselin et de Carolina Bianchi, qui ouvrent le Festival d’Avignon en posant un geste littéraire autant que théâtral. « Il faut savoir arracher des beautés littéraires jusque dans le sein de la mort ; mais ces beautés n’appartiendront pas à la mort », écrit Ducasse dans Poésie I, publié juste avant sa mort, sorte de contrepoint à ses Chants de Maldoror. Henry Miller, dans son très beau livre sur Rimbaud, Le Temps des assassins, remuait le même terreau, lui qui voyait dans Baudelaire, Lautréamont et Rimbaud « les trois grands bandits » de la littérature : « Je pense que la tâche à venir sera d’explorer le domaine du mal pour ne plus y laisser le moindre soupçon de mystère. Nous découvrirons les sources amères de la beauté. » Gosselin et Bianchi proposent une expédition dans ces sources amères qui n’est pas tant un programme de clarification que de confusion volontaire et de complexification par la parole. Rien ne dit que quiconque, à commencer par ses auteurs, ne possède la clé du labyrinthe sauvage de cette littérature théâtrale qui creuse, sans le résoudre, le mystère du mal.
Reste alors une interrogation : nos actes les plus grands, comme les plus vils, ne sont-ils pas que la conséquence de cette « terreur nerveuse de n’être rien » ? À cette formule, Robert Musil en ajoutait une autre, peut-être plus désespérante encore : « Le mal est toujours accompli avec plus ou moins de fantaisie et de passion, alors que le bien se distingue par une incontestable et pitoyable pauvreté émotive. » Ce secret du mal autour duquel Bolaño a circulé par le jeu subtil du vrai et du faux est toujours un pas trop loin. Ce qui, si on l’en croit Ducasse, n’est pas si grave : elle est peut-être moins belle, la poésie qui discute les vérités nécessaires.



