12 janvier 2026

À nu

A Love Suprême
Xavier Durringer | Dominique Pitoiset
© Mirco Magliocca

En 2018, Dominique Pitoiset a mis en scène ce texte écrit par Xavier Durringer pour Nadia Fabrizio. En hommage à l’auteur décédé en octobre 2025, le metteur en scène et la comédienne ont choisi de reprendre ce texte sur un plateau désormais quasiment nu.

Bianca, avec sa perruque flamboyante et ses lunettes de soleil, est un peu perdue sur ce froid plateau. Bianca, c’est la « vieille » danseuse, celle dont les nouveaux patrons du Peep Show A Love Suprême veulent se débarrasser. Elle se tient là, face à nous, désemparée. Il ne reste, des premières représentations de ce texte, que la lumière criarde d’un néon hésitant et des affaires éparpillées au sol. La nudité du plateau nous invite – nous oblige même – à écouter Bianca. Il fallait que le plateau fût nu pour que la voix de Bianca puisse enfin exulter. Il fallait que Bianca restât habillée pour que nous l’entendions enfin et qu’elle ne soit plus seulement un serpent qui danse au bout d’un bâton derrière les vitres sans teint d’une piste de danse étoilée.

Dans ce texte, on sent poindre une nostalgie qui est à la fois celle de Bianca que l’on abandonne sur le trottoir, dans la nuit, avec ses quelques haillons affriolants jetés dans un sac de course, mais aussi celle d’un auteur qui rend hommage à sa jeunesse perdue. Bianca n’existe qu’à travers le regard des hommes qui se pressent pour la voir dévoiler l’objet de leurs désirs ; elle n’existe qu’à travers les gestes tendres et violents de Tommy, à travers les échanges avec les habitants et les marchands du quartier de Pigalle. Privée de tout cela, elle erre dans un espace interlope et indéfini qui n’est plus l’espace rassurant d’A Love Suprême et qui n’est pas encore celui de son petit appartement envahi par la solitude. Celle qui vivait dans les yeux des autres devient une invisible de plus, pâle ombre d’un désir qui s’éteint. Bianca est la voix de tous ceux que nous ne voyons plus, que nous refusons de regarder de peur que notre âme se souvienne qu’elle fut un jour humaine. Bianca ne demande qu’à être regardée, pas contemplée ni admirée, simplement regardée.

Le texte du regretté Xavier Durringer offre à Nadia Fabrizio un texte taillé sur mesure, à tel point que la voix de Bianca et celle de Nadia Fabrizio semblent parfois se confondre dans un bel élan de sororité. Alors que la salle, ce soir-là, était clairsemée par la faute d’une tempête de neige, nous avons entendu la douleur de Bianca. En pastichant Mauriac s’adressant à son héroïne Thérèse Desqueyroux, nous aimerions dire à Bianca : sur ce trottoir où nous t’abandonnons, nous avons l’espérance que tu n’es pas seule.

Auguste Poulon

Auguste Poulon

"Il est si bien, si salutaire aussi, de ne pas avoir une idée trop sérieuse de ce que l'on fait." (Paul Léautaud)

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