6 février 2026

Affaire en cours

Polar(e)
Céline Fuhrer | Jean-Luc Vincent
© Yannick Debain

Polar(e) est un peu à l’image de son titre : hésitant. Du moins, c’est ce que nous inspire ce « e » entre parenthèses, qui semble douter de sa présence, et n’a pas le panache affirmé d’une écriture inclusive aboutie. Il marque pourtant déjà un décalage puisqu’il bouscule le nom familier, si ancré, du genre policier. Tentons de commenter ces hésitations que génère la dernière création de Céline Fuhrer et Jean-Luc Vincent, réuni·es pour la troisième fois après leur départ des Chiens de Navarre.

La première hésitation est plutôt fructueuse, et provient d’une collision dramaturgique entre deux temporalités, l’une, assez vague, que l’on dirait étendue entre les années 1970 et 1990, et l’autre située en 2026, année d’ailleurs mentionnée. Un fait divers (fictionnel) d’aujourd’hui – un jeune comédien retrouvé mort, dont le metteur en scène est suspecté d’être l’auteur du meurtre – fait l’objet d’une enquête traitée dans un commissariat, puis dans le bureau d’un juge, sans aboutir jusqu’au procès. De certains costumes (jupe à fleurs seventies) aux téléphones fixes, en passant par les ordinateurs branchés à des unités centrales et fonctionnant avec une ancienne version (récalcitrante) de Windows, la référentialité paraît majoritairement celle du siècle dernier. C’est dans cet écrin que vient se déployer le jeu très absurde des six comédien·nes, Céline Fuhrer et Jean-Luc Vincent compris·es. Rapidement, on identifie là la parodie des films policiers comme Garde à vue (1981) et autres, genre cinématographique ayant servi de référence au duo d’artistes, autant que les émissions judiciaires de notre siècle, et à quoi s’ajoutent, semble-t-il, des inspirations de gags cartoonesques. 

Cet espace-temps dramatique quasi schizophrénique n’est pas dénué d’intérêt, dans la mesure où les multiples effets de décalage qu’il suscite, entre un milieu policier parodié, qui traverse les époques, et les problématiques brûlantes de la nôtre, génèrent de féconds troubles entre mensonge et vérité (soit le nerf de cette pièce). Ainsi de cette tension, allant croissante, entre la loufoquerie déréalisant les interrogatoires et les recours toujours plus improbables, pourtant bien ancrés dans notre réalité, utilisés par l’accusé pour nier sa culpabilité. À cela s’ajoute une mise en abyme du théâtre – autre lieu de brouillage du vrai et du faux par excellence – par un flash-back, bien mené mais finissant par être trop autonome, d’une répétition d’une mise en scène de Phèdre par l’accusé. L’occasion d’observer ses méthodes, caricatures de celles de Jouvet et Chéreau entre autres, et par là d’éprouver leur caractère problématique car toutes-puissantes, violentes et misogynes. Céline Fuhrer et Jean-Luc Vincent ne se privent pas non plus de séquences méta en guise d’ouverture et de quasi-clôture du spectacle, qui piquent autant le milieu théâtral que celles et ceux qui le dénigrent (Rachida Dati en tête) – qui est donc réellement visé, alors ? Il faut souligner ici la précision des lumières de Ludovic Bouaud, entre pleins feux et faisceaux tamisés, pour délimiter ces (très) nombreuses circonvolutions, pas toujours opérantes, au long des deux heures de spectacle.

Outre un humour parfois lourd, l’ensemble achoppe définitivement à l’endroit d’une autre hésitation, celle entre deux théâtralités, dont on ne parvient pas à saisir l’intérêt. L’une, au comique plutôt rebattu, voire daté, donc s’épuisant vite (comiques de répétition un peu faciles, dialogues de sourds, entrées et sorties quasi vaudevillesques par un rideau en fond de scène), vient s’entrechoquer avec une deuxième que l’on sent stimulante. Peut-être est-ce dans cette manière qu’a le comédien Robert Hatisi de faire dérailler longuement le langage, ou bien dans ces trouvailles de jeu qui travaillent judicieusement le vintage, telle cette scène performée de la vidéo prise par la caméra de surveillance. En cela, Polar(e) mériterait de se défaire de quelques poncifs pour s’assurer une vitalité.

Hanna Laborde

Hanna Laborde

Journaliste pigiste culturelle (théâtre et danse) à Théâtre(s), La Lettre du spectacle et La Scène. Diplômée d'un master d’Études théâtrales et d'un master de Lettres modernes.

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