
À partir d’une tentative de reenactement d’un numéro effectué en leur époque (les années 1950-60) par les Antinoüs, duo composé par Suzanne Marcaillou et son mari, elle voltigeuse, lui porteur, Anna Tauber articule une passionnante plongée dans un siècle de cirque. Et c’est au creux de cette mémoire que cette non-circassienne, dont c’est la première création, en complicité avec Fragan Gehlker, esquisse sa propre histoire intime.
On ne l’avait d’abord pas bien distingué en fond de scène. Mais il s’offre de près à la curiosité de notre regard une fois le spectacle terminé, embrassant ainsi sa valeur muséale. Il s’agit d’une partie du matériel utilisé pour le célèbre numéro de Suzanne, ex-étoile absente du plateau, mais ô combien théâtralement présente par son image et sa voix enregistrées en amont. Ce choix scénographique est l’un des signes d’une entreprise archéologique très rigoureuse, qui ne laisse aucun impensé derrière elle, sans pour autant scléroser le passé. Les matériaux de l’enquête menée par Anna Tauber sont exposés sur une table, commentés par elle et projetés, de même que des archives collectives (affiches, pastilles de l’INA…), sur un écran. Un film, surtout, précieuse trace lui-même, rend compte de l’exhumation du numéro des Antinoüs, de sa reconstitution matérielle à son reenactement par trois jeunes circassien·nes, avec l’aide de Suzanne – la longueur de sa diffusion finit par intriguer, bien qu’on doive lui reconnaître un vrai souci du détail. S’y concentrent certains des aspects mémoriels les plus passionnants : la mise en exergue du rôle essentiel des spectateur·ices, dont le regard vaut comme archive vivante des spectacles, à travers l’intervention décisive d’un « fan » de Suzanne, mais aussi les réflexions sur les écarts de physicalité entre les ancien·es acrobates et celles et ceux du nouveau cirque. Car c’est bien dans cette répétition altérée, dans ce frottement entre techniques passées et corps d’aujourd’hui que se lit une mémoire à l’œuvre.
Si Anna Tauber n’est pas circassienne – elle l’annonce dans une exposition méta et antithéâtrale, qui retrace son parcours en production et sa rencontre avec Suzanne –, elle ne s’inscrit pas moins dans la filiation d’un certain art de la voltige. Non pas concret certes, mais métaphorique, en tant qu’archéologue. Ainsi de sa composition dramaturgique, qui saisit au vol des anecdotes d’un siècle de cirque racontées par Suzanne, faisant d’elle une sorte de socle-pivot, pour s’y engouffrer et les creuser, sans que pèse une volonté didactique. Ainsi, surtout, de son travail des matériaux, de leur raccord, de l’orchestration des médiums – on pense à cet instant à la magie furtive, lors duquel le témoignage vidéo de Suzanne se soustrait au profit de sa seule voix, comme si l’archive se jetait de l’écran à l’enceinte. Cette fulgurance s’accompagne d’autres savants traficotages de matériaux, y compris en collage dissonant (une succession de séquences de numéros historiques sur du Gloria Gaynor) pour composer un palimpseste subjectif. La plupart du temps en retrait, affichant ses doutes, cette acrobate des archives qu’est Anna Tauber ne devrait pas hésiter à s’emparer davantage de la scène. En témoigne sa surprenante réapparition au plateau, après une longue absence (qu’on excuse alors), pour un duo chanté avec une Dalida (son idole) virtuelle. Son potentiel théâtral, qu’elle laisse affleurer au cours du spectacle par une rythmicité de la voix ou bien en tirant à moitié des fils dramaturgiques possibles de sa propre histoire, dont la récurrence signale presque un désir d’en dire plus, ne demande qu’à être déployé.
Reste que cette première création, signée par celle qui œuvre habituellement « hors-piste », est tout entière empreinte de la beauté du « risque ». La même qui fait l’essence du cirque, nous dit-on.



