
On ne sait pas vraiment ce que notre regard a vu. On n’en est pas sûre. Car Focu Meu a quelque chose d’indomptable, d’insaisissable, tel le feu dont il s’inspire. Il affole les sens et les dérègle par sa qualité synesthésique. Le son et la lumière sont matières à voir et à toucher, les corps sont vibrations. C’est tout l’art de Benjamin Kahn qui continue de s’épanouir dans cette première pièce de groupe, après le solo Bless the Sound that Saved a Witch like me (2023).
Sans cesse, les images se dérobent. Pourtant, elles sont là, les cinq interprètes au plateau en attestent, mais elles flirtent toujours avec l’en-deçà et l’au-delà du visible. Par une féconde aporie, ce qui s’ancre fait signe vers une absence et la disparition devient un mode d’apparition. L’ouverture vaudrait en cela de métonymie du spectacle : une danseuse traverse le plateau, s’arrête, sonde l’espace. Mais on le sent, ce qu’elle donne à voir n’est qu’un fragment de ce qui gronde dans les limbes de l’arrière-scène, chœur de corps encore obscurs mais qui se dessinent par le cri et le chant.
Des corps, ou plutôt des présences, tant ils semblent faits d’une autre étoffe que charnelle. Ils surgissent d’un outre-noir quasi tangible, en feux follets aussitôt disparus, par la fulgurance si précise de pas rapides et millimétrés. Autonomes, ils ne le sont qu’en apparence car ils ne cessent de s’aimanter et se percuter, à deux ou plusieurs, pour faire persévérer un espace commun traversé de forces contraires – qui mérite peut-être, pour s’apprécier pleinement comme un ensemble organique, d’avoir un bon angle de vue, plutôt que de biais comme ce fut notre cas ce soir-là. Et s’ils s’arriment quelques instants au plateau, c’est pour mieux s’échapper vers un ailleurs ancestral, par des mouvements ondulatoires, percussifs ou tremblés rappelant des danses traditionnelles presque impossibles à identifier. De fait, l’espace-temps est inqualifiable, tout entier sculpté par la lumière, chtonienne quand elle est de contre, éclair quand elle strie le plateau autant que les corps, puis claire et ardente, quand elle vient de face et se stabilise en un foyer auprès duquel les danseur·ses attisent leur transe, pieds enracinés et bras intranquilles.
Dissoudre l’image dans la lumière, et la faire fuir dans le son. Le son, voilà le véritable territoire, si ramifié, dans lequel s’incarne Focu Meu, parfois sismique dans les infrabasses, parfois refuge pour ces êtres qui laissent eux aussi échapper des vibrations. Un cri, une « a-parlance » dirait Quignard, et c’est un monde sonore qui commence, chargé de son écho qu’il fait chair. On ne sait pas vraiment ce que notre regard a vu, toujours pas. Mais il a entendu.



