
La dernière création de l’autrice et metteuse en scène Tamara Al Saadi entend entrelacer le destin tragique d’Antigone avec celui d’une adolescente placée à l’Aide sociale à l’enfance, toutes deux liées par la violence qui tend à les écraser. Une intention qui pèche par une écriture souvent peu convaincante.
Choisir de rendre Antigone muette étonne, voire frustre si l’on pense à l’analyse qu’en propose Georges Steiner comme le personnage qui dit infiniment « non » face au pouvoir autoritaire. Certes, ce mutisme vaudrait de refus face au chaos d’un monde, celui où ses deux frères Polynice et Étéocle se haïssent et s’entretuent, et il s’opposera, surtout vers la fin, en résistance effective face à Créon. Mais certaines scènes, en particulier à tonalité comique (au demeurant très bien portées par Ryan Larras en servante-génie), font nettement perdre de sa force à ce silence, et la parenthèse dansée survole trop peu la colère qu’elle tente d’exprimer. Certes, c’est le double contemporain d’Antigone, Eden, qui prend en charge ce trait symbolique en étant dotée d’une parole, et même d’un cri, qui eux, disent « non ».
Pourtant, malgré cette double nuance, quelque chose ne prend pas. La faute à un parallèle maladroitement dressé par Tamara Al Saadi entre l’héroïne tragique, prise dans les rouages d’un pouvoir étatique violent, et l’histoire de cette orpheline d’aujourd’hui, née d’un viol, prise dans les mailles absurdes de l’Aide sociale à l’enfance, puis celles, autoritaires et abusives, de foyers et familles d’accueil. L’écriture ne parvient pas assez à les mettre en résonance, car ce qui les unit paraît finalement assez fragile, tissant, par ailleurs, les passages de l’une à l’autre par des reprises de phrases parfois faciles (« ressaisis-toi ! »). En cela, la scénographie (sous forme d’échafaudage amovible, symbolisant autant un trône qu’un dortoir, un rempart autant qu’un mur hermétique) et les jeux d’ombres matérialisent davantage cette dramaturgie de la fluidité, de la résonance du monde antique au contemporain. L’idée de faire jouer à la même comédienne (Manon Combes) le personnage de Créon et celui de la responsable du foyer est bonne en soi, pour assurer ce parallélisme, mais le tout est desservi par les traits hyper caricaturaux du premier. On les sent forcés pour « coller » à ceux de la seconde qui, aussi impensables soient-ils, s’éloignent sûrement peu de la réalité. Aussi, plutôt que de s’appesantir sur une définition trop simpliste du bien et du mal, un fil dramaturgique fécond aurait pu être tiré encore davantage pour justifier, mais surtout nuancer et complexifier cette mise en regard des deux adolescentes aux convictions tout de même différentes : celui de la place – pour reprendre le titre de la première création de Tamara Al Saadi en 2018 – à occuper lorsqu’on est une résistante, méprisée par les puissant·es. Ce que certains dialogues tentent de faire, mais ils souvent enfouis sous d’autres moins utiles.
Il faut, en revanche, souligner l’intérêt du travail sonore. Les bruitages, réalisés en live (quoique pas toujours opérants), et surtout les chants et la musique de Bachar Mar-Khalifé, qui scandent les scènes tel un chœur, parviennent à générer l’atmosphère de conte que souhaite la metteuse en scène. Et valent d’écho poétique autant que de contrepoint lyrique au silence d’Antigone. Qui, dans les ultimes scènes, donc bien trop tard, se rompt enfin.



