8 février 2026

Orch-extra

Tadam !
Julie Coutant
© Séverine Charrier

Pour sa première création jeune public, signée par la chorégraphe Julie Coutant, la compagnie La Cavale fait le pari audacieux – et réussi – de faire entendre des ouvertures d’opéras en les donnant à éprouver par les corps. Un choix de format musical particulièrement fécond pour tous les possibles qu’il recèle.  

La force de Tadam ! est, de fait, d’exploiter pleinement son parti pris dramaturgique. Comme la définit bien la chorégraphe, en musique, l’ouverture est une « mise en bouche » de l’œuvre opératique à suivre. Autrement dit, elle se devrait d’être suffisamment riche et dense pour susciter l’envie et les émotions, mais assez humble pour savoir s’effacer. Elle aurait presque valeur de poème introductif, puisqu’elle est autant autonome que dévouée à l’histoire qu’elle introduit, dont elle propose une forme de quintessence instrumentale. Julie Coutant s’empare très finement de cette dialectique dans la dramaturgie chorégraphique, sur des choix musicaux allant de Rossini à Dukas en passant par Offenbach. Elle évite toute illustration, fait le pari du discontinu et de l’absence d’identification, pour préférer la confiance en la plasticité des corps, jouant à trois, deux ou solo. La richesse stylistique et technique (la danse contemporaine, majeure, s’étoffe de quelques figures de break par le remarquable Jérémy Kouyoumdjian, voire d’éclats de classique) permet de travailler autant des états de corps (la lourdeur, la viscosité sur L’Apprenti Sorcier de Dukas) que des mouvements archétypaux (course à cheval sur une partition épique, bustes et bras mécaniques de poupées par les si précises Julie Coutant et Armelle Dousset). C’est grâce à cet ancrage solide, qui balise un réseau de signes jamais écrasants car toujours relativisés, tels ces tutus de tulle mariés incongrument à des charentaises aux pieds, que se lancent des récits possibles, à déployer à sa propre guise. Et c’est précisément par cette justesse-là que la chorégraphe atteindrait l’essence de son sujet.

Les tableaux proposent à la fois une osmose quasi organique entre danse et musique, où l’on se surprend à penser qu’un élan de bras a produit l’accord de notes, et une dissonance, ouvrant une faille propice à l’étrange et au burlesque – à en juger la spontanéité des rires dans la salle, tous âges confondus, celui de l’autrice de ces lignes compris, le tout fonctionne. Mention à ce « solo » du rideau rouge en fond de scène, pourvu de sa propre dramaturgie de « corps », particulièrement intranquille et rendu expressif par des jeux de lumière. Le caractère a priori imposant des airs instrumentaux, que l’on reconnaît ou non, est ainsi désacralisé, sans tomber dans l’écueil de l’infantilisation, faisant de Tadam ! une porte d’entrée idéale pour leur découverte.

L’autre enjeu stimulant auquel se confronte cette création est celle de la composition, soit la manière de faire œuvre à partir d’un collage de hors-d’œuvre, a priori hermétiques les uns envers les autres, sans tomber dans la seule succession. Le montage de ces pastilles musico-chorégraphiques paraît résulter d’une réflexion tant sur la durée que sur la rythmique, à l’exception d’une reprise du Can-Can d’Offenbach (en ouverture et clôture) et de L’Apprenti Sorcier. Peut-être, à cet endroit, l’enchaînement pourrait-il jouer encore davantage de ces résonances entre les séquences, pour creuser plus de reliefs autant que de liant. Cette seule hypothèse soulevée n’entache en rien la qualité et l’exigence indéniables de cette première proposition jeune public, qui entame là sa belle voie.

Hanna Laborde

Hanna Laborde

Journaliste pigiste culturelle (théâtre et danse), à Théâtre(s), La Lettre du spectacle, La Scène, UBU... Diplômée d'un master d’Études théâtrales et d'un master de Lettres modernes.

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