
La cérémonie commence. Solange joue Claire. Claire joue Madame. Claire tue Madame. Puis le réveil sonne. Alors il faut tout ranger, laver la robe écarlate, se démaquiller et préparer le tilleul. « Les Bonnes » retrouvent leur place et c’est ça le problème.
Pas de meubles Louis XVI, mais une salle de bain moderne dans un style épuré, pour cette mise en scène de Carme Portaceli des Bonnes au théâtre Athénée-Louis Jouvet. La comédie française signe une modernisation réussie du texte de Genet écrit en 1947, mais une question se pose malgré tout : est-ce que la portée politique du texte s’accorde avec les moulures au plafond du théâtre ? Peut-être pas.
Le blanc de la baignoire contraste avec le rouge des fleurs disposées par Solange (Elissa Alloula). Claire (Edith Proust) entre en scène, en sous-vêtement chair. Tout est grotesque et en ce sens délicieux. Les deux sœurs se lancent dans une joute verbale, crue, vulgaire, entre amour et haine pour elles-mêmes et bien sûr envers Madame. Ce soir elles sont survoltées car elles ont décidé de tuer leur maitresse (Anna Cervinka) en empoissonnant sa tisane. Les trois comédiennes ont un jeu ciselé ou comme dirait Genet, « furtif ». Le trio, tout à la fois vulnérable et puissant – le lieu de la salle de bain et la nudité partielle aidant – porte à merveille les contrastes et dualités du texte de Genet entre « crachat » et douceur mielleuse insupportable. Ou comme le précise son auteur dans « Comment jouer les Bonnes ? » : « Il faudra bien que de la pourriture apparaisse : moins quand elles crachent leur rage que dans leurs accès de tendresse ». La modernisation de la pièce est intelligemment menée, notamment grâce à l’utilisation du rap, qui a décoiffé le couple de sexagénaires assis à ma droite. Les bonnes frottent frénétiquement le miroir, la baignoire, le lavabo… La mise en scène transforme les personnages en machines et souligne parfaitement la déshumanisation des corps par leurs conditions.
Malgré tout, le politique reste sur la scène et n’ose pas descendre dans la salle, s’immiscer entre les sièges. La metteuse en scène cherche à souligner les inégalités sociales et économiques présentes dans la pièce : « en relisant cette œuvre, j’ai compris la nécessité de centrer cette histoire sur la haine issue de différences de classes sociales » (livret de présentation). C’est un thème central chez Genet et l’œuvre raconte l’élévation impossible de ses personnages. Mais la mise en scène doit-elle la redoubler ? Dans une salle remplie de Monsieur et Madame, chacun reste sagement à sa place. La classe bourgeoise peut se féliciter d’avoir vu une pièce engagée, politique, sans se sentir concernée. Sans avoir été bousculée. Sans se remettre en question. On aura vu une jolie pièce et on pourra en parler au prochain repas mondain. En ma qualité de petite bourgeoise, la représentation n’a pas été inconfortable. Elle aurait dû. En ma qualité de petite bourgeoise, je peux m’endormir sur mes deux oreilles alors que la pourriture des trois personnages devrait me coller à la peau. Car tout en étant la Bonne de quelqu’un, je suis la Madame d’un autre. Mais ça, pas question de l’interroger. Avec les moyens et la liberté donnés par une production de la Comédie Française – lieu avec sa part d’élitisme mais qui fait aussi partie de l’exceptionnalité culturelle française et qui doit être défendu – l’artiste a comme responsabilité d’aller plus loin. « Donner un coup de poing dans la réalité bien pleine » (Pierre Reverdy). C’est ce que devrait faire le théâtre. Encore plus quand on joue Genet. Encore plus quand on met en scène Les Bonnes.




