
Au mois de janvier, à Bordeaux, il est un rendez-vous devenu incontournable : le festival Trente Trente. Porté par Jean-Luc Terrade et la Compagnie Les Marches de l’été, le festival de la forme courte s’efforce de déranger en beauté, de provoquer, d’interpeller et nous oblige à faire un salutaire pas de côté. La marque de fabrique de ce festival est aussi de proposer des parcours qui sont autant d’occasion de déambuler dans divers lieux accueillant le festival. Nous avons suivi l’un de ces parcours.
Dans Do we need a body to dance ?, tout commence par un bruissement. Sur le plateau nu du studio de création du Théâtre National de Bordeaux Aquitaine, on n’entend d’abord que le friselis d’un corps gauche que l’on croit percevoir dans la pénombre. Le dispositif imaginé par Philomène Jander – une sorte de vaste costume blanc muni de multiples poches qui, à chaque mouvement, déversent un peu des vingt-cinq kilos de sel qu’elles renferment – lui donne l’allure d’un Pierrot lunaire dégingandé et empêché. Le corps, contraint par ce poids, tente, dans une terrible lutte, de se libérer de ce carcan salin. Le corps de la danseuse, tel un martyr transpercé de flèches, semble se vider d’un sang cristallin qui transforme le plateau sombre en un tapis de diamants étincelants. C’est peut-être cela le phénomène de cristallisation dont parlait Stendhal : à l’instar du pauvre rameau chétif et dégarni que le sel transforme en un rameau chatoyant, le plateau morose et obscur devient le tabernacle scintillant d’un corps qui fut. Ce dernier est encore là, lorsque notre regard plonge, en silence et sous l’effet des variations de lumière, dans les sillons par sa lutte tracés. Le génie de cette performance réside moins dans la danse elle-même que dans les traces mnésiques laissées par le sel épandu. Une fois la danseuse disparue, reste encore l’écho visuel de ce corps qui lutta dans une danse frénétique et libératoire. Tout s’est joué dans un chuchotement.
A peine quelques minutes pour se remettre de cette performance que nous sommes invité, dans le cadre du parcours, à gagner la salle Vauthier où doit se dérouler la performance de Vincent Dupont, Hauts Cris (miniature). Il nous accueille de dos, assis sur un tronc d’arbre massif. Le corps du danseur-chorégraphe paraît immense, colossal. Lorsqu’il pénètre dans le dispositif reconstituant un salon froid et fantoche, nous sommes soudainement troublé par la perte de repères. Ce qui nous semblait être un décor imposant devient soudainement trop petit à l’échelle de ce corps immense qui pourtant s’éloigne. Les mains et les pieds nus du comédien paraissent soudainement démesurés dans cette boîte infernale aux allures d’appartement témoin. Le râle inquiétant de cet être qui se débat se transforme peu à peu en un cri douloureux qui se répercute violemment, intensément sur les murs de cette pièce froide. Le corps est loin mais le cri est intense, strident, insidieux et, malgré les bouchons d’oreille, empli notre esprit. La scie et la tronçonneuse qui viendront détruire les murs et le pauvre décor de cet espace ne sont que l’objectivisation radicale d’un cri qui emporte tout sur son passage et franchit les murs du théâtre. Vincent Dupont nous abandonne sur ce décor détruit et fracassé pendant que les vers d’Agrippa d’Aubigné défilent sous nos yeux comme pour nous rappeler que le chaos ne s’interrompt véritablement jamais. Toute vie n’est qu’une fable pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie – peut-être – rien…
Trente Trente est un des derniers endroits d’expérimentation en public où l’on peut passer une soirée bouleversante sans entendre une seule parole. Entre la vanité des mots réduits à des éléments de langage et l’éructation inconséquente de quelque puissant, le festival bordelais nous rappelle qu’il existe une troisième voie trop négligée ces derniers temps par les puissances publiques, celle de l’art et de la poésie.



