
De cette île, Jeju, seules des bribes nous parviennent. En vidéo et en son, ses paysages bruissant d’un passé qui ne passe pas, et ses contours dessinés en noir, laissant l’intérieur blanc pour être peuplé de paroles, enfin audibles. Celles de trois descendant·e·s de victimes du massacre de 1948, qui a décimé 30 000 opposants à la scission du nord et du sud de la Corée, et que cinq interprètes, à la fois activateur·ice·s et dépositaires de cette mémoire, écoutent par le biais de casques pour les restituer. Parce qu’il s’agit d’une histoire traumatique, silenciée en temps de dictature, le metteur en scène Kyung-Sung Lee fait le choix louable d’une éthique de la distance pour la transmettre. Son spectacle cherche, non sans quelques évidences et longueurs, l’équilibre entre l’incarnation et son contraire, et ce qui s’écrit dans leurs frottements. Mais le tout n’est jamais aussi juste que lorsque s’acte l’impossible : par cette marionnette de bois finale, trace tangible de corps irreprésentables, façonnée par les morceaux de bois osseux exhumés d’une fosse reconstituée, et par la tension entre ancrage d’une mémoire et effacement du dialecte de Jeju, difficilement restituable donc adapté. Ici s’avoue avec humilité l’échec partiel d’un spectacle qui, désireux de livrer ce récit à vaste échelle, sait qu’il laisse par là même des fragments à jamais perdus.



