
S’associant à Mariette Navarro pour leur troisième création jeune public, les frères Ben Aïm remuent les eaux intérieures d’un duo mêlant danse et poésie, dont la rencontre, peu théâtrale, opère au bout d’une lente itération écologique.
Une cuisine bien abstraite : deux tables vides et un robinet à sec depuis longtemps, dont seul un courbatu filet de sable ou une fumée suspecte sort à d’énigmatiques circonstances… Plus d’eau à l’horizon — les épuisettes ne servent plus, si ce n’est en guise d’abat-jour. Faute d’eau à l’extérieur, un duo remue ses eaux intérieures en priant qu’une goutte ne les sauve de la sécheresse — corps aquatiques, monde désertique — dans une série d’ondoiements acrobatiques d’une confondante fluidité. Danseurs donc, mais acteurs aussi puisque les deux camarades, costumes en nuances de soleil, redoublent leurs modes d’expression : au vocabulaire chorégraphique des frères Ben Aïm, s’accole celui, littéraire et quasi lyrique, de l’autrice Mariette Navarro. Sauf qu’à l’inverse de la danse-théâtre, Dans ma cuisine, un désert ? maintient (volontairement ou non ?) avec une curieuse politesse le dialogue entre deux écritures et deux médiums qui alternent et se succèdent sans jamais se confondre.
Autrement dit, même si la langue se veut la plus organique possible en multipliant les figures de style (du genre, l’allitération « il faut faire fi des flaques, et flop, filer dans le flot fluide », etc.), la danse reste peu théâtrale : corps et mots ondulent côte à côte avant tout par leur accointance écolo dans ce « spectacle à thème » ; on l’a compris, les enjeux de la disparition de l’eau, pour un public d’enfants et ados. C’est sûr, ce type de dramaturgie hybride est toujours épineux : que disent au fond les mots que la danse ne suggère déjà ? Il faut bien avouer que l’un et l’autre, trop étanches au début du spectacle, ont tendance à s’entre-commenter ; probablement parce que les deux interprètes, circassiens de formation, excellent plus dans le corps que dans la parole et parce que l’espace et la dramaturgie mettent (trop) de temps à se métamorphoser. Or cette mue, lorsqu’elle advient, est salutaire : une autre dimension, verticale en l’occurrence, se déploie pour les acrobaties en même temps qu’un horizon dramatique pour les deux personnages, jusqu’ici empêchés par l’aporie écologique. On sait gré alors à Dans ma cuisine, un désert ?, de renouer avec une réelle narration, jusqu’ici un peu abstraite, en libérant peu à peu les corps tourbillonnants de leur itération chorégraphique. Peut-être fallait-il s’y appesantir pour être bercés à notre insu par le flux et le reflux des vagues ?



