
Avec Hurlula, sa précédente création (2023), Flora Détraz affirmait déjà un singulier sillon, creusé depuis 2014, celui du frottement entre le mouvement et le son, qu’il soit dissocié ou organique, crié ou chanté, soufflé ou intraduisible. Mais cette Gorgo, créée aux Hivernales, atteint une qualité et une richesse indéniablement supérieures.
C’est par la relecture mentale de Hurlula au prisme de Gorgo que la dissemblance se fait évidente. Car là où pècherait la première, par une scénographie très spectaculaire qui avait attrapé notre œil mais peut-être absorbé la finesse du propos, la seconde prend le salutaire contrepied. Ici, la scénographie est au contraire minimale, resserrée, mais infiniment signifiante : une plateforme, sertie en sa base de miroirs en plastique rectangulaires, à effet grossissant, des câbles, et un micro. Autant d’objets scéniques dont la dramaturgie de l’étrangeté, oscillant entre l’univers du cabaret et les tréfonds mythiques de la terre, s’empare totalement, depuis un étonnement jouissif face à leur présence jusqu’à l’épuisement de leurs emplois insoupçonnés. Entre les doigts de cette créature lynchienne mi-clown mi-monstre, mi-bourreau mi-victime, redécouvrant sans cesse ce qu’elle invente, les câbles valent autant de chevelure gorgonienne que de corps de nouveau-né, la plateforme est autant une scène de concert qu’une grotte cauchemardesque dans laquelle ramper. Chaque signe recèle ainsi du sublime et du grotesque en puissance, en cohérence absolue avec la danseuse, sur le fil, elle aussi, entre l’un et l’autre. Peu étonnant pour cette interprète régulière chez Marlene Monteiro Freitas, dont on retrouve aussi le même recours aux visages-masques, déjà à l’œuvre dans Hurlula et poussés ici au paroxysme de la déformation baconienne, d’autant plus creusés par les lumières.
De fait, à l’instar de Lucía García Pullés, autre jeune artiste chorégraphique à l’esthétique bienvenue, la cavité buccale – et ce qu’elle éructe – est la glaise kaléidoscopique du mouvement. Cette fente du visage s’étire ici par une recherche autour du rire – peut-être trop longuement frontal au début – en s’aventurant dans ses variantes, parfois extrêmes et oxymoriques (le cri / le chant, cristallin ou rocailleux), jusqu’aux borborygmes. On s’illusionne par moments d’un effet de ventriloquie grâce, non seulement à la maîtrise vocale de cette femme-qui-rit, mais aussi à la justesse de son (dés)accordement avec la composition musicale, activée en live par Loïc Ponceau, et du trouble entre leurs deux chairs sonores. Surtout, métonymie du corps féminin, la voix est ce qui l’anime et le dérègle, elle déplie ses strates ancestrales et ses virtualités en explorant ce qui s’écrit (s’écrie ?) dans ses plis à elle, et déborde ses contours pour mieux le dérober à ses attendus normés. Alors que Hurlula pouvait parfois frustrer par sa fugacité constante, Gorgo prend le temps d’installer ses images-mondes, en écho parfait avec celles ouvertes par la poésie de Laura Vazquez dont des extraits sont chantés, préfère le chaos sale au traits raturés, et sait ménager ses ruptures. Peut-être la dimension du cabaret cherche-t-elle encore parfois dramaturgiquement sa place. Visuellement affirmée d’entrée par un manteau violet électrique (rapidement relégué, mais renfilé plus tard avec sens), elle s’explicite à nouveau lors d’une séquence chantée remarquable mais presque trop référentielle. Paradoxalement, elle devient là un peu moins opérante que lorsqu’elle se manifeste sous forme d’« énergie cabaret » infusée dans les autres travestissements, palpable dans leur tonalité burlesque ou leur outrance, y compris monstrueuse.
En constante extase scénique, telle Nina Hagen, punk à la voix polymorphe dont la figure parcourt la performance, Flora Détraz est de celles qui délirent le monde, dirait Deleuze. Et depuis Hurlula, les mots nous font toujours défaut pour la qualifier. Elle n’est pas d’ici, quelque part entre le « jadis » de Quignard, une forme d’anté-passé, et le non-encore-advenu. Pourtant, elle est magnétiquement là.



