
Voici un spectacle qui déteste la pensée, qui s’en moque, qui alimente exactement ce qu’il prétend dénoncer : soit le mépris (par les médias, télé en tête) d’une parole réfléchie, complexe, « philosophique », qui prend le temps de son développement.
Une philosophe contemporaine – incarnée ce soir-là par Emmanuelle Béart, jouant le rôle explicite de Cynthia Fleury – présente son livre La Fin du courage sur un plateau télé, mal à l’aise dans ce passage obligé de la promo. Mise en abyme donc, pour la vraie philosophe, qui a participé à l’écriture de la pièce (on ne s’explique pas comment celle-ci a laissé faire une telle mise en charpie de son propre travail, si ce n’est par l’orgueil/ego boost qu’il y a à voir sa propre personne reprise sur scène comme un personnage de fiction). A côté d’elle, un cliché de présentatrice télé, stupide et satisfaite de l’être, coupant la parole à son interlocutrice dès qu’un mot sonne trop compliqué (« histrionisme »), dès qu’une phrase trop longue risquerait de perdre l’attention du téléspectateur (en l’occurrence, nous). A l’arrière de la scène, un régisseur insulte Platon dans l’oreillette. Evidemment, cela se veut une caricature, avec pseudo-critique sous-jacente. Sauf que cette mise en scène empêche précisément d’entendre quoi que ce soit du texte de Fleury et crée une connivence avec le public que Jean-Marie Bigard ne renierait pas, consistant à ricaner sur le dos de pensée : ah ! qu’il est bon d’être ignare tous ensemble et de se payer la tête de ceux qui, modestement, essayent de réfléchir au réel.
Sur le courage et la fin du courage, on n’apprendra, hélas, pas grand chose. Sans parler de ce final en forme de résolution dialectique simpliste, soupe niaise psychologisante dans laquelle la philosophe et la présentatrice télé se tombent dans les bras. Ni d’Emmanuelle Béart qui ce soir-là bute sur son texte, approximative une phrase sur deux : spectacle qui, mal travaillé par sa tête d’affiche, redouble son indignité. Pourquoi avoir voulu m’y rendre ? Parce que la question de comment introduire une parole philosophique à des non spécialistes m’intéressera toujours, au point de me faire aller, sans préjugés, dans n’importe quel cadre qui s’y frotte – théâtre public, privé, séance d’Aquabike expliquant Hegel, etc. Il n’y a pas, dans ce spectacle, une once de pensée (soit), mais – et c’est en cela qu’il est à fuir – s’y légitime une vraie haine de ce qui s’en rapproche, une haine de l’intellect, et un mépris du public, à qui on ne va quand même “prendre la tête” avec des concepts trop compliqués.



