28 avril 2026

Du cuir, du queer, du faussement subversif

Pillion

« Je ferai n’importe quoi pour être le soumis d’Alexander Skarsgard » : dans la section review du film Pillion de Harry Lighton sur Letterboxd, les commentaires de ce genre pleuvent et ça interroge. 

Skarsgard y joue le rôle de Ray, un motard musclé et mystérieux que rencontre Colin, homme frêle et timide, dans un bar un soir de Noël. Ray introduit alors Colin (joué par Harry Melling) à son gang de motards composé de sub (soumis) et de dom (dominants). Colin s’installe chez Ray, où il dort par terre, s’occupe du ménage et n’a – contrairement à Rosie, le doberman de Ray – pas le droit de s’assoir sur le canapé.  Pour son premier film, Harry Lighton nous fait entrer dans cette relation BDSM avec humour : humour surtout dû au décalage constant entre la fragilité de Colin et le cliché du mâle alpha qu’incarne Ray. Deux stéréotypes que le film ne remet jamais en question. 

Pillion reste passif face à son objet, les relations BDSM. Dans La Dialectique du maitre et de l’esclave, Hegel affirme que l’esclave est en fait plus libre que le maitre car ce dernier dépend de l’autre pour exister. Mais ne serait-ce pas là une fable que se raconte l’esclave pour mieux vivre sa condition ? Et surtout pour rester à sa place, assujetti. C’est inconsciemment ce qu’expose le film. Les rapports de force entre Colin et Ray sont toujours les mêmes, répétés à l’infini, et ce même avec la petite rébellion de Colin qui s’empare du phallus symbolique de Ray, à savoir sa moto, pour faire une virée nocturne en guise de protestation. Finalement Pillion joue avec un caractère subversif puisqu’on nous montre du sexe – beaucoup, tout le temps, avec du cuir, dans une ruelle, ou en pleine nature – entre deux hommes dans des pratiques peu explorées au cinéma. Mais pas d’inquiétude, l’ordre établi reste le même : le top reste le top, le bottom reste le bottom.

« J’ai une aptitude pour la servitude », répète Colin durant le film. Le désir de violence et de soumission est de plus en plus étudié dans les relations hétérosexuelles. En définitive, ce désir serait une réaction normale à la culture du viol et à la fâcheuse manie du patriarcat de s’immiscer dans nos fantasmes. Mais qu’en est-il ici, entre deux hommes ? Le film n’offre aucun fil à tirer pour le spectateur et ne pose encore moins la question. L’accès au désir de Colin est limité aux scènes de moto, assis à sa place de pillion, où des gros plan sur ses mains et ses yeux nous partagent son expérience. Pour le reste, les scènes de sexe, plus ou moins violentes, plus ou moins subies, sont toutes filmées de la même manière : en plongée et contreplongée, en érotisant le corps de Ray. Et si Ray était moins beau ? Toutes les critiques le comparent à un « dieu nordique », position que la caméra adopte. Par là, le film nous amène à désirer cette position de soumission. Au spectateur alors de faire un effort pour s’interroger : pourquoi, malgré tout, Ray nous semble désirable ? Effort que le film n’invite absolument pas à faire. Pas de puritanisme ici. Il ne s’agit pas de critiquer les pratiques BDSM en elles-mêmes. Pratiques, d’ailleurs, bien plus nuancées et subtiles que ce que montre le film. Avant de se lancer dans tout rapport, les deux parties doivent avoir une discussion claire sur les limites et le consentement de chacun, définir un safe word, les règles du jeu et prévoir un aftercare. Mais pas de ça ici. Comme Colin, on est pris par surprise et on découvre tout sur le tas où violence et humiliation ne prennent aucune pause. Finalement, l’affreux Cinquante nuances de Grey était presque plus adéquat sur ce point-ci. 

Alors maintenant, peut-être qu’on peut se poser la question de ce que le film dit de notre société, de nos imaginaires et des histoires que l’on a envie de raconter. À quand la sortie de la binarité ? Où sont les histoires d’amour gay qui ne sont ni des amours impossibles, ni des histoires violentes ou des fins malheureuses ? En attendant, ce qui sauve le film, ce sont peut-être les dernières minutes où Colin sait enfin poser ses propres règles : « Je ne me coupe pas les cheveux et j’exige un jour off par semaine. »

Fanny Villaudiere

Fanny Villaudiere

Diplômée de l'Ecole Normale Supérieure de Lyon en études cinématographiques, Fanny Villaudiere est autrice, réalisatrice et comédienne. Entre théorie et pratique, son travail démontre une attention fine portée à la corporalité, à l’intime et au politique.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 18/05/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Fanny Villaudiere

Quand le cinéma joue à la poupée

« Déjà je suis ta poupée, alors en plus si je dois être ta mère, ça me stresse ! » : bien dit Audrey ! Pour son premier film, Sophie Beaulieu s’attaque au sujet des sex dolls avec légèreté et humour dans La Poupée.  Rémi (Vincent Macaigne), la quarantaine, commercial chez Gazonzon,
12 mai 2026

La fille de joie est belle, libre et puissante au coin de la rue là-bas

Pute. Nom féminin, péjoratif et vulgaire : « Prostituée. Femme facile, de mœurs dissolues ». Bal. Nom masculin : « Réunion où l’on danse ». Le bal des putes. Groupe nominal : « Spectacle engagé et jubilatoire où les putes s’emparent de la scène ».  « Les prostitués forment l’unique prolétariat
4 mai 2026