
Sur les écrans des caméras de sécurité, une femme danse. Lascive, séductrice. Un homme, captivé par l’image, se masturbe. En une seule scène, Hélène Rosselet-Ruiz condense tous les enjeux de son premier film, Le Triangle d’or : le male gaze, l’enfermement et les rapports de domination.
Avant d’intégrer l’armée, Lora (Malou Khebizi) a besoin d’argent. Pour 200 € par jour, elle devient « l’assistante » de Souria (Soundos Mosbah), maitresse d’un prince saoudien, sept jours sur sept, 24 heures sur 24. Au programme : ménage, achats, humiliation, lessive, et encore des achats. Au fil des jours, les rapports de force entre les deux femmes se complexifient. Tout comme la panthère enfermée dans sa cage et droguée pour rester calme – dispositif qui appuie un peu la narration, mais soit – Souria, dans sa prison dorée, n’a pas le droit de sortir ou de contacter ses proches et répond aux désirs du prince. Et quand il s’en va, sa seule préoccupation est de préparer son retour : massage, pédicure, manucure, ou encore regarder des vidéos sur comment mieux satisfaire sexuellement son homme.
La réalisatrice met en scène un thriller efficace où les deux femmes, enfermées dans leur rôle, vivent littéralement dans un panoptique : concept architectural de Jeremy Bentham, d’une prison où chaque détenu peut être surveillé par un seul gardien depuis un point de vue central et presque omniscient. Ne pas savoir s’ils sont observés, plonge les prisonniers dans une vigilance constante. Même principe ici où chaque pièce de l’hôtel particulier – y compris la piscine ou la chambre de Lora – est équipée de caméras de surveillance : un point de vue adopté par la caméra à plusieurs moments. Le concept du panoptique est repris par Foucault dans Surveiller et punir (1975), qui y voit le mécanisme moderne de surveillance et de contrainte, qui « automatise et désinvidualise le pouvoir » : « L’effet du panoptique est d’induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. […] La surveillance est permanente dans ses effets, même si discontinue dans son action ». Souria est donc épiée, même en l’absence de son amant, puisqu’il est demandé à Lora de surveiller sa maitresse quand « Votre Altesse » rend visite à son épouse.
L’enjeu pour les personnages est donc d’échapper à cet œil, à ce male gaze qui soumet les corps et les âmes, à ce regard d’objectification, au service de l’autre. Lora reprend du pouvoir et s’affirme, tandis que Souria se soumet et se violente dans une servitude volontaire, aux lois de son amant. Dans un plan de caméra de surveillance en plongée, on la voit à genoux, lui faire une fellation, avant son énième départ, qui la laisse désoeuvrée mais qui donne naissance à une sororité fragile entre maître et esclave.
Avec ce premier film, Hélène Rosselet-Ruiz construit avec intelligence des strates de pouvoir toujours en mouvement, entre ces deux femmes en quête d’émancipation face à la domination patriarcale et au mépris de classe.




