30 janvier 2026

Monte Cristo rasé de près

La Légende de Monte Cristo
Serge Pastigo
DR

Dantèsque projet : tenter de musicaliser en deux heures un roman fleuve du patrimoine littéraire –  juste après qu’un film populaire l’a dignement digéré.

Avec une matière romanesque aussi dense, le risque est grand en effet de ne jamais fonder et motiver la comédie musicale ; art hybride comme nul autre lorsqu’il assume sa singularité, kermesse soupeuse lorsqu’il se soumet à la linéarité sans refrain d’un récit – lorsqu’il préfère la légende à la musique. La mise en scène puydufolle de Serge Pastigo est de celles-là. D’abord parce qu’elle empêche ses tableaux lyriques par de longues interventions d’un conteur – un Alexandre DumIAs aussi joufflu que son discours, qui détorque son propre roman et son républicanisme en le rendant complice de l’impérialisme napoléonien.

Ensuite parce qu’elle traite ses chanteur·se·s et danseur·se·s comme les santons mécaniques d’un carillon : elle les fait entrer et sortir à foison, elle coupe l’élan et essouffle ses propres vedettes (Gjon’s Tears en première ligne) – elle sacrifie l’émotionnalité sucrée et sacrée de la comédie musicale à la rationalité culturelle de la fable. Tout ça pour un récit tristement illustré. Avec des décors 2.0 sur tissu led, dynamisés par une version ancienne de PowerPoint, dessinés par une IA nourrie aux canevas maritimes de Ravensburger. Et avec une mise en scène beaucoup trop théâtrale pour le genre auquel elle s’essaye : multipliant des micro situations réalistes impossibles à incarner, poursuivant le roman au lieu de faire germer les symboles lyriques et kitschs dont on rêvait. Ceux qui auraient augmenté et refondé la légende.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Lesquelen

Parle comme si tu es déjà mort

Lors de sa dernière apparition française, Angélica Liddell allait vers la joie et initiait déjà l’agonie sacrificielle du sacrifice poétique. Dans Seppuku El funeral de Mishima, forme encore plus anti-spectaculaire, sublime rituel sur l’envie sublime de mort, on croit la voir marcher pied nus sur ses dernières roses. Plusieurs rites
1 février 2026

Juste passionnelles

En modifiant le titre de Lachlan Philpott, aux airs de fait divers un peu louche (Aire poids lourds), Séphora Pondi dévoile d’entrée la vitalité qu’elle apporte à cette inspirante matière. À cette partition sans essentialisme, sans sociologisme et même sans discours écrite pour des jeunes femmes qu’on voit rarement au
31 janvier 2026

Pantomime négative

Pierrot a toujours son costume blanc mais devient de plus en plus sombre au fond du XIXe siècle. Cette pantomime décadente, Arthur Schnitzler la négativise encore plus en 1910 avec Le Voile de Pierrette, métaphore d’une modernité violente et d’une innocence bernée qu’incarne un argument sommaire : Pierrette est promise
17 janvier 2026

Être homme à la barbe des gens

Bien rares sont les revitalisations des classiques qui, comme celle-ci, sont de vrais gestes esthétiques et dramaturgiques. Fluos qui valsent, sonnets rédigés sur Mac, femmes en survet, aspis sans fils qui détalcquent les vieux pantins masculins : ces Femmes savantes façon Emma Dante font craindre un moment la naïve actualisation
16 janvier 2026

J’ai bien l’impression qu’on se ressemble

Les spectacles de Pommerat ont souvent guigné l’étrange mais n’y sont jamais complètement entrés.  C’est chose faite avec ces Petites Filles modernes (titre provisoire) dans lequel l’auteur de spectacles prend un double risque. D’abord celui de la fantasmagorie, d’un espace-temps relié à l’imaginaire rebelle de ses deux protagonistes, à leur
9 janvier 2026