
Deux grands spectacles de ce Festival d’Avignon dialoguent étroitement et divergent fondamentalement. Dans Maldoror de Julien Gosselin, épopée sur la contamination littéraire, sur les maîtres masculins de la prose poisseuse, il est dit que le « mal » de l’écriture égale celui de la lecture. Se reliant à des œuvres de blessures féminines qui, systémiquement, furent mal « lues », qualifiées de « déchets », Carolina Bianchi explore au contraire l’illisibilité de la violence. « Écrire n’est pas normal, c’est lire qui est normal », dit-elle d’emblée.
Si Brotherhood, troisième volet de la Trilogie des chiennes, avait une perspective plus sociale – le spectacle pistait avec complexité la fraternité masculine dans le milieu artistique –, Uma Luz Cordial renoue avec l’expérience individuante et sensitive de La Mariée et Bonne nuit Cendrillon. En effet, il s’agit à nouveau de « restituer collectivement une sensation », de mettre le·a spectateur·rice sur la piste incertaine d’une violence perdue, d’une « image manquante », chiffrée par les mots. Non plus dans le pressentiment intérieur du viol lui-même, mais dans l’appréhension de cette texture destructrice de l’écriture, de sa lutte tragique avec la mémoire inaccessible du corps.
Que la scène devienne une page rouge, qu’elle recharge le « fusil » de l’écriture cher à Emily Dickinson : telle est l’ambition de ce troisième volet qui, apparemment plus littéraire que théâtral, profite en fait de la scène pour radicaliser la lecture ; pour la rendre, insidieusement, « anormale », pour y rouvrir un « trou ». Alors, Bianchi travaille plus que jamais à l’avant du plateau. Elle agrandit et centralise la « plaque » qui sert, depuis son endormissement dans Bonne nuit Cendrillon, de relais textuel à ses absences. Et hormis une séquence marionnettique dont l’innocence grotesque est particulièrement violente, l’artiste s’autorise peu de visions infernales, encore moins d’images fortes et « chocs » – celles qu’attendent les « consommateurs » masculins de névroses et de performances féminines. « Car le choc », écrit Bianchi dans la postface du Tremblement magnifique (tout juste paru aux Solitaires Intempestifs), « peut aussi être une excuse pour ne pas avoir à réfléchir plus profondément à ce qui se trouve devant soi ».
Ainsi, Uma Luz Cordial poursuit le rêve annoncé à la fin de Brotherhood : celui de n’être plus que langage, que « poème ». Jean-Luc Nancy disait que le poème tenait avant tout de « l’accès difficile » au sens, au réel. Uma Luz Cordial devient elle-même l’expérience « difficile » et sans doute incapable (Bianchi croit toujours aussi peu en la catharsis) d’un « passage » vers la « bouche béante » des mots. Mais la sublime conclusion de cette Trilogie des chiennes se révèle moins romantique qu’elle n’en a l’air. L’idéal déçu – celui de la lecture poétique comme accès à la blessure – se voit remplacé par un moment empathique, par un modeste espace relationnel que seul le théâtre peut offrir à la poétesse. Lorsque Carolina Bianchi, longtemps retirée, revient en scène pour partager sa difficulté à finir, c’est la périllosité même de la forme qui fait office d’anagnorisis. Qu’importe le « secret du mal », souvent hypertrophié par les génies masculins : avoir éprouvé l’artisanat douloureux d’un geste, ce que coûte l’acte poétique, est une sensation bien plus politique et bien plus vraie.



