
S’il est nourri de la pensée de Donna Haraway sans jamais l’asséner, c’est pourtant à « la résonance », telle que la définit Harmut Rosa, qu’on pense face à ce spectacle jeune public théâtro-philo-po-éthique, signé Mathieu Barché et programmé au WET.
De fait, les quatre compères de cette histoire, Pommier, Coyote, Pleurote et Zad, possèdent des dispositions et traits communs qui les rendent enclin·es à relationner et s’accorder. Outre le prénom de l’humaine (Zad) qui se confond par homonymie avec l’espace dans lequel elle surgit et habité par les trois autres (la ZAD qu’elle entend protéger des capitalistes envahisseurs), les possibilités de résonance du quatuor se matérialisent avant tout grâce à l’inventivité des costumes. Ceux-ci anéantissent non pas l’humain, mais sa toute-puissance, en la diluant dans une horizontalité. Chacun·e, totalement transformé·e (un comédien en pommier) ou partiellement (par le recours aux masques), est fait·e de la matière des autres, ainsi des feuilles de papier qui couvrent autant Zad que Pommier, à la tête légèrement animalière et au tronc rappelant le pelage de Coyote, à quoi s’ajoutent les bras et la parole dont tous·tes disposent. Au gré d’un travail sonore mené par Mathieu Barché lui-même, chaque voix est altérée, pour animer singulièrement le corps qu’elle habite – mention à celle de Pleurote, qui parvient à rendre très attachant ce personnage uniquement figuré.
Leur rencontre réveille la « saillance relationnelle », dirait Baptiste Morizot, qui existe entre chacun de ces êtres, fondamentalement en attente de leur plein déploiement par le contact avec une altérité – Pleurote explore les possibilités insoupçonnées de ses propriétés champignonnesques, Coyote accouche debout grâce à Zad qui s’improvise sage-femme… Une pluralité de relations se nouent ainsi afin de protéger leur communauté, qui refuse toute figure centrale. C’est à la force de leurs quatre corps et esprits que ces bâtisseur·ses de l’avenir, peu habitué·es à peupler les planches, activent une scénographie minimale, seulement en faisant varier les signifiés d’un même signifiant – les quelques fines cordes, matérialisant d’abord au sol le mycélium du champignon, s’élèvent et se recomposent en un volume délimitant la ZAD. Par cette ingénieuse pensée de l’espace, qui joue aussi des formes fractales, s’actent là le caractère fructueux d’une structuration en réseau, qu’elle soit souterraine ou aérienne, et l’immense puissance de l’infiniment petit. Cet axe dramaturgique-ci, fécond, est tout de même légèrement forcé lors de l’apparition d’une micro-marmotte rapportant l’affrontement victorieux mené par ses semblables contre les capitalistes. Pour autant, l’idée de cette hypotypose au ton héroï-comique reste louable car elle relègue définitivement les ennemis hors-scène, n’ayant jamais bénéficié d’une représentation, et reste dans la cohérence dramaturgique de ce spectacle qui préfère se concentrer sur les possibilités de résistance plutôt que sur le conflit lui-même.
Aussi, évitant le reste du temps l’enjolivement facile, Fiction spéculative ! réfléchit très justement au devenir d’une Zone à Défendre qui ne l’est plus, et n’écarte pas la mort pour mieux l’envisager comme un engrais pour d’autres vies à venir, faisant du plateau le terreau d’une « communauté du compost », chère à Donna Haraway. Ce monde ainsi créé a ceci de désirable qu’il pense sa perpétuelle régénérescence, et s’assure, en tant qu’objet scénique, une belle vie durable.



