
Bien rares sont les revitalisations des classiques qui, comme celle-ci, sont de vrais gestes esthétiques et dramaturgiques.
Fluos qui valsent, sonnets rédigés sur Mac, femmes en survet, aspis sans fils qui détalcquent les vieux pantins masculins : ces Femmes savantes façon Emma Dante font craindre un moment la naïve actualisation féministe de Molière et la réduction du geste de mise en scène à une galerie de burlesques trouvailles – accoutrements saugrenus, anachronismes volontaristes et autres tubes pop ayant déjà bien grésillé sur une certaine scène contemporaine qui veut se montrer jeune avec les classiques (« Should I Stay or Should I Go » en premier lieu, hymne du Misanthrope de Jean-François Sivadier il y a dix ans). Mais lorsque des fleurs poussent sur les hauts murs fanés, c’est le spectacle lui-même qui éclot, qui cesse de gadgétiser (avec virtuosité) Molière pour faire en profondeur son archéologie sensible. Seule la diablerie grotesque du Munstrum avait réussi (dans Le Mariage forcé, déjà avec la Comédie Française) à déployer une esthétique qui ne se contentait pas de relire, mais de réincarner Molière en le réinscrivant dans la vérité crue des corps.
Emma Dante va plus loin ici avec cette pièce d’idées bien plus intéressante, qu’elle nerve brillamment (c’est tout l’art de cette artiste qui évolue au carrefour de l’écriture et de la performance) et dont elle révèle surtout la complexité. Car en plus de nommer la violence d’une petite cour masculine, le texte de Molière renvoie dos à dos les vieux pères et certaines femmes savantes ; en particulier Philaminte, qui fait preuve d’une violence tout aussi paternaliste en décidant pour sa fille Henriette et en bridant son désir rebelle. Ce que fait bien entendre la mise en scène, c’est que la comédie de Molière relève au mieux du petit germe idéologique, et ne contient pas de solide voix politique – peut-être celle de la jeune Henriette, en tout cas celle d’une femme à venir, encore impensée par l’auteur. Emma Dante n’idéalise alors aucun idéal et empaille le joli final avec son décor qui rétrécit jusqu’à encadrer un beau et lugubre portrait de famille — nature morte tendrement ironique d’un petit monde du passé, sans grandes fleurs cette fois, toute en crépon.



