
Ce sont les mots de Guibert, convaincu qu’une vie à deux entre amants séropositifs est impossible et dégradante, qui nous reviennent souvent en tête face à Garçon Fièvre, spectacle qui s’inscrirait précisément en contrepoint. Et ce, parce qu’il choisit comme matière théâtrale la biographie d’un optimiste, Tim, homme gay ayant traversé les années sida entre sa séropositivité et sa santé à traiter, les soirées dans les clubs, et les trois amours qui ont jalonné sa vie, remparts face à la maladie.
Un récit recueilli avec une certaine fascination par Jeanne Lazar et Timothée Lerolle, couple dans la vie comme au plateau, qui choisissent de penser le sentiment amoureux, et le leur en creux, à l’aune des paroles de Tim. Figure inspiratrice mais présence absente, ce dernier est à l’image des années 1980-90 telles que le duo les convoque, dans un juste équilibre entre les temporalités. Rien n’est représenté de cette époque – les référentiels et le lexique propres à la culture gay apparaissent sous forme de définitions projetées en fond de scène – mais elle infuse dans l’espace intime du couple au présent, parsemé de quelques effets de réel. Le jeu sur les glissements énonciatifs de Tim à Timothée (celui-ci incarne celui-là mais s’en détache parfois pour retrouver sa voix) et quelques résonances sensibles – la vapeur de la bouilloire, évocation des saunas fréquentés par Tim, les lumières électriques ou tamisées –, parviennent à rendre une texture diffuse de ces années débridées autant qu’angoissées.
Pour autant, le projet dramaturgique pèche à l’endroit de l’analogie un peu forcée entre la maladie et l’amour, requérant tous deux un « travail » quotidien, patient et rigoureux. Or celui-ci nous paraît recouvrir deux modalités d’action, sinon contradictoires, du moins différentes : la maladie, concrète et physiologique, se traverse en vue de son propre dépassement, tandis que l’amour s’éprouve, s’élabore pour s’ancrer dans le réel. Certes, les biographèmes de Tim relatifs à ses relations durables ou éphémères peuvent servir de terreau à cette forme de traité des désirs et des passions que compose le duo. Cela dit, malgré une volonté de tirer ces fragments de vie vers des objets à théoriser, ils restent imprégnés, voire indissociables parfois d’un prisme de pensée propre à son contexte, celui des affres du sida, des parcours médicaux inhérents, de la vie sur un fil et de la mort toujours imminente. De sorte que le lien tissé entre les deux histoires singulières, de même que la tentative de généralisation, paraissent parfois bancals.
Aussi, la répartition de l’énonciation mériterait d’être quelque peu repensée, pour davantage rythmer l’ensemble et faire circuler la parole de Tim dans le corps et la voix de Jeanne. En net contraste avec son partenaire, elle paraît trop chercher son endroit de jeu entre son propre rôle, celui de la figure d’altérité face à Tim, et, lors d’un bref instant, celui de Tim lui-même. Ou bien faudrait-il, à l’inverse, affirmer concrètement cette instabilité, l’ausculter pour s’engager plus en avant dans la piste dramaturgique féconde qu’est celle de la création en couple, que l’ultime scène méta en voix off fait regretter a posteriori de n’être que survolée.





