11 février 2026

Godard à part

Sauve qui peut (la révolution)
d'après Thierry Froger | Laëtitia Pitz
© Jean Vales

Avec Sauve qui peut (la révolution), la Cie Roland Furieux livre un spectacle protéiforme adapté du roman éponyme de Thierry Froger paru en 2016. Alliant musique, cinéma et théâtre, les quatre épisodes qui constituent le spectacle sont autant de manières de creuser les multiples facettes du cinéaste tout révolutionnaire de la Nouvelle Vague, Jean-Luc Godard.

Conçu comme une émission de radio avec les deux tables et leurs trois micros bigarrés, Sauve qui peut (la révolution) se construit comme une vaste partition musicale et visuelle de près de cinq heures, orchestrée par Laëtitia Pitz. Le spectacle, comme le roman, imagine la participation de Jean-Luc Godard, appelé affectueusement JLG – on devine l’affection de la metteuse en scène pour le cinéaste dans chaque choix opéré – à la Mission du Bicentenaire de la Révolution française en 1988, pour laquelle il se met à travailler à un nouveau film, rapidement intitulé 93 et demi : il se plonge alors dans les écrits de Michelet et il renoue avec son passé de cinéaste-militant (ou de militant-cinéaste). Pourtant, alors que son travail préparatoire le remet sur les traces d’un ancien camarade maoïste devenu historien de la Révolution, Godard tombe amoureux de la fille de ce dernier.

Superposant des images d’archives de Godard avec des extraits de ses films, tous projetés sur les multiples écrans au plateau, la metteuse en scène nous plonge dans les turbulences du travail de création, conduisant l’artiste à douter, s’énerver, renoncer, puis recommencer. Didier Menin Franchesni qui campe sans jamais le singer Jean-Luc Godard, souligne par son jeu juste et qui maintient toujours une distance ironique avec le réalisateur les puissants liens qui relient la révolution politique à l’ambition révolutionnaire de transformer le cinéma qui fut celle des Cahiers du cinéma et de la Nouvelle Vague. Pourtant, alors même que le musicien et clown Camille Perrin scandait régulièrement, par un flash rouge et une détonation, ce que la révolution peut avoir de tranchant, le spectacle s’achève avec la même parabole que celle dessinait par Thierry Froger. Celle d’une impossibilité à penser aujourd’hui la révolution dans les mêmes termes qu’en 1789 ou en mai 1968, préférant condamner les anciens révolutionnaires devenus boomers plutôt que de renouer avec la fougue, jugée juvénile mais bouillonnante d’une jeunesse qui crée, réinvente et conspire à transformer le monde et à changer la vie.

Milène Lang

Milène Lang

Agrégée de lettres modernes, enseignante et doctorante en littérature comparée, Milène Lang a collaboré avec le média culturel Zone Critique dans la rubrique « Spectacle vivant » et elle alimente le blog « La Partie des Critiques » sur Le Club Mediapart.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Milène Lang

Perforer la violence

Intitulant son dernier spectacle Oedipe Roi, Eddy D’aranjo fait de la pièce éponyme de Sophocle, aux origines de la littérature occidentale, le terreau d’une exploration – entre l’enquête sociologique, l’essai théorico-politique et la transe visuelle – sur l’inceste et la loi du silence, implacable et destructrice, sur laquelle il repose et
17 février 2026

Le désir, matière vibrante

Avec Les Ailes du désir, Othman Louati signe une partition unique et aérienne directement inspirée du film éponyme de Wim Wenders sorti en salles en 1987. Au plateau, anges et marionnettes se mêlent et se confondent pour donner à voir toute la fragilité – comme celle d’une plume – d’être humain,
15 février 2026

Le théâtre comme machine désirante

Popanz, porté par la compagnie La feinte et dans une mise en scène d’Ivan Márquez, fait de la riche et dense matière littéraire convoquée l’occasion d’une machinerie théâtrale, aussi ludique que profonde, pour interroger les notions de récit, de fiction, de vrai et de faux. Sans tarder, et avant même
5 février 2026

Ruminer la tragédie, préparer la révolution

Avec Pylade, étude pasolinienne d’après Pier Paolo Pasolini, les élèves de 3e année du Conservatoire Supérieur d’Art Dramatique – PSL dirigés par Sylvain Creuzevault font leurs armes au plateau pour livrer, en chœur, une réflexion politique forte et puissante sur l’avènement de la démocratie et ses dérives. Alors qu’il a
1 février 2026

Une Chambre à Lui

Avec La Chambre de l’écrivain, Marc Lainé met un point final à son triptyque autobiographique Liliane et Paul par une ultime pièce qui donne au père et à son ombre une place centrale. Initié avec Nos Paysages mineurs puis En finir avec leur histoire qui avaient été présentés à la
29 janvier 2026