
Auto est une invitation au voyage, envoyée pendant le festival Bruits au théâtre de l’aquarium. Nous embarquons dans un intérieur composé de briques de verre scintillantes formant quelques tourelles dispersées dans l’espace, d’une barre métallique en travers, d’un cercle rituel en noir caoutchouc, et de deux lignes luminescentes de néon, du genre de ces éclairages commodes qu’on a pu voir apparaître ces dernières années sur les grands chantiers à Paris notamment, et qui permettent aux passants d’emporter dans la nuit une image énigmatique et aussi un peu effrayante des moyens à l’oeuvre dans la mue jamais achevée de la capitale. Sallahdyn Khatir rassemble les composantes de la matérialité de la modernité industrielle – caoutchouc, verre, métal, néon – pour réaliser cet espace à la fois sensible, riche d’évocation, mais aussi de nature abstraite, propice à l’allégorie et à la métaphore. Une hétéropie disons, au sens où, faite avec les mêmes matériaux de notre quotidien familier, cette très belle scène nous renvoie pourtant par sa facture une inquiétante étrangeté. Dans ce cadre, Aurélia Ivan avec Auto convoque l’automobile. Le procès pourrait être historique, interminable, avec des charges accablantes pour l’accusé, symbole et symptôme d’un mode de vie en crise. Mais Auto change d’échelle, et prend le parti de jouer avec une automobile miniature, un beau jouet télécommandé dont les phares, entre les mains de la soprano Margaux Loire, balaient la scène et rappellent à notre attention ces acolytes matériels de l’auto.
L’automobile n’est qu’une réponse élémentaire – bien que technologiquement sophistiquée – au problème suivant : comment se mouvoir dans le monde ? Dans quels véhicules nous glissons-nous pour pouvoir à la fois nous mouvoir et nous protéger de ce qui nous touche dans ce mouvement? La danseuse Anna Chirescu prend le problème par un bout, par un détail : un bout de carlingue. Danser avec, c’est réinventer ses fonctions, projeter d’autres imaginaires : c’est bien une aile de voiture, mais aussi une chrysalide, une coque qui a protégé une mue et s’ouvre pour découvrir Vénus, un nouvel être, une nouvelle beauté. C’est encore une pagaye, une guitare ; autant de moyens d’un dynamisme physique et psychique.
La variation des formes devient subversion des matières lorsque l’interprète s’empare du cercle noir de caoutchouc, s’en couvre comme d’un vêtement cérémoniel, et découvre un nombre indéfini de cercles concentriques. Plutôt que suivant la logique de l’auto-, de ce mouvement qui a son principe en soi et qui appelle orgueil et superbe, le dynamisme se fait bien plutôt par jeu, transformation, changement d’échelle, dépliement du détail. On peut méditer la conclusion et la clef du rituel: le rêve est un animal de transport et commode compagnie. Gaston Bachelard n’avait de cesse de souligner que le rêve trouvait son occasion et son mouvement dans les éléments, dans une imagination matérielle, qu’elle puise dans l’adhérence du caoutchouc, ou la clarté sonore d’un chant lyrique. Un rêve qui ne s’autonomise pas de la réalité, mais transporte les matières et les formes, les réagence pour refléter et réfléchir autrement notre histoire, qui parfois file, dérape ou s’arrête comme cette petite automobile rouge.



