
Pour une fois, ce sont les spectateurs au centre du plateau — en l’occurrence du cloître magique de la Chartreuse, lors de la version in situ de La Tendresse du ventre de la baleine, présentée dans la Sélection Suisse en Avignon. C’est l’heure bleue : marchant à pas pressés ou courant autour de nous, les danseurs de Géraldine Chollet sont eux aussi vêtus de bleu, en costumes et cagoules à franges un peu ringardes, avant de se désaper pour arborer shorts et hauts du même monochrome. Probablement sommes-nous le ventre de la baleine, pour filer le titre de la chorégraphe — un animal aux cent yeux, dont le regard en alerte n’a de cesse de tournoyer pour suivre les tableaux de groupe et les soli précédés (pour le public ; pour prévenir les camarades danseurs) d’une succincte onomatopée. Qui est donc cet égrégore circulant à toute vitesse entre nous ? À la manière dont ils s’observent, pas de doute : les huit danseurs, tous organiques et explosifs, sont solidaires comme les organes d’un même corps. Et la musique électro, avec une guitare live en bonus, encourage joliment leur transe : on ne se l’explique pas, même lors des pas frénétiques d’inspiration krump, voire popping, personne n’heurte un spectateur.
Dommage que La Tendresse du ventre de la baleine ait irrémédiablement les défauts de ses qualités : le dispositif séduit, certes, mais il vient avec un sacré lot de contraintes pour les danseurs et la chorégraphie. Pas tant pour des histoires techniques de circulation — on a la sémillante impression de devenir le décor du spectacle — que d’économie de l’attention : à force de fragmenter le regard, Chollet réduit paradoxalement l’intérêt de sa grammaire de gestes, qui semble assez répétitive, quand ce n’est pas trop mainstream… Comme si la constellation de corps étoilés dans l’espace, si elle pulse au même rythme, était condamnée à itérer une série de mouvements, assez vite repérés et compris, sans qu’une véritable structure esthétique ne s’élabore. On regrette alors que le dispositif, très généreux sur le papier, comprime un peu le vocabulaire chorégraphique : est-ce en lui retirant les pleins pouvoirs dramaturgiques que la danse aurait pu réellement s’épanouir ?





