
S’il existe quelque chose comme une école israélienne de la danse contemporaine, elle doit sans doute moins à une nation qu’à une institution : la Batsheva Dance Company d’Ohad Naharin, par où sont passés, à un moment ou l’autre, à peu près tous les chorégraphes israéliens qui comptent – ainsi Sharon Eyal et ses transes glacées sur demi-pointes, ou Hofesh Shechter et ses hordes en krump.
Si cette généalogie commune produit des esthétiques différentes, elle a au moins ceci en partage qu’elle prend au sérieux, dans ses prolongements les plus divers, le projet naharinien d’un corps libéré de ses censures – ce qui la conduit, régulièrement, à prendre pour objet la rave de jeunes fêtards où les corps se libèrent, en effet, en même temps qu’ils s’épuisent et échouent à figurer autre chose qu’eux-mêmes. La représentation qu’en offre ici Shechter parvient-elle à renouveler ce genre ? Sans doute n’échappe-t-elle pas entièrement, par moments, au lieu commun d’une jeunesse dont la contestation tiendrait en cinquante-cinq minutes de transpiration cadencée avant d’aller se coucher. Mais par moments aussi Shechter semble avoir renoncé à imiter la rave pour s’inspirer seulement de son idée, comme d’autres s’inspireraient d’un mythe – ce qui se comprend d’autant mieux que la pièce dont In the brain est la version augmentée s’appelait Cave, qu’elle avait été créée en 2022 pour la Martha Graham Company, et qu’on aimerait donc croire que Shechter pensait moins à la rave proprement dite qu’à toute cette caverne jungienne que Graham elle-même n’a cessé d’arpenter depuis son Cave of the Heart de 1946 : l’inconscient archaïque, le rituel, le théâtre des forces obscures…
Ainsi les jeunes interprètes de Shechter II, s’ils proposent une gestuelle immédiatement reconnaissable à tout amateur du chorégraphe depuis Uprising (genoux fléchis, bras qui bavardent, buste qui se tord vers l’arrière, idiome de krump et de transe ciselé au millimètre…), semblent ici parfois les officiants d’une mystérieuse cérémonie, bien plutôt d’un aréopage de surdoués du Technival. Le spectacle nous figure alors non plus simplement la jeunesse, ni la contestation, mais plutôt cette communitas dont les anthropologues nous disent qu’elle est l’expérience commune au rituel et à la fête, ce moment où les hiérarchies se dissolvent et où le groupe, brièvement, se ressent comme un seul corps.



