
Les spectacles de Pommerat ont souvent guigné l’étrange mais n’y sont jamais complètement entrés.
C’est chose faite avec ces Petites Filles modernes (titre provisoire) dans lequel l’auteur de spectacles prend un double risque. D’abord celui de la fantasmagorie, d’un espace-temps relié à l’imaginaire rebelle de ses deux protagonistes, à leur furieux désir d’une entente éternelle – un rêve que la matérialité scénique aurait pu rationaliser. Ensuite celui du conte d’apprentissage à hauteur de deux adolescentes amoureuses de Shawn Mendes — un possible que le regard d’un artiste soixantenaire aurait pu surplomber. Joël Pommerat révèle alors son impeccable jeunesse : sa dramaturgie est aussi tortueuse dans son récit qu’implacable dans son allégorie ; et son esthétique conjugue des trouvailles scénographiques bien rodées avec des illusions d’optique encore inéprouvées.
Comme tous les grands contes, Les Petites Filles modernes boude le réel pour mieux l’accepter. Car la fable déballée par Jade et Marjorie les ramène à ce qu’elles veulent fuir : à l’évidence du temps qui passe, à l’obscène de la vieillesse (celle d’un voisin prétendu fou, qui s’avère être leur puits de vérité), au périssable de toute étreinte (l’ultime image, déchirante, du spectacle). Dans Le Palais de glace de Tarjei Vesaas aussi, l’utopie était bien cruelle : elle exaltait et détruisait de son hubris symbolique l’amour de deux autres copines. Ici même se joue une résistance rageuse contre le temps autant qu’une tendre acceptation de son cours. C’est comme si s’écrivait sous nos yeux l’histoire ultime, suprême et dernière à la fois. D’où la parenthèse – Les Petites Filles modernes (titre provisoire) – une mention aussi ironique que mélancolique, qui confond superbement les réelles illusions de la jeunesse avec le temps théâtral lui-même.


