6 juillet 2026

J’suis qu’une particule

Vivarium
Bérengère Fournier | Samuel Faccioli
© Christophe Raynaud de Lage

Le philosophe allemand Hermann Schmitz distingue deux corps, Körper et Leib. D’un côté, l’objet, le corps anatomique ; de l’autre, le sujet, le corps vivant et vécu, qu’on traduit par chair, et dont les limites avec le monde sont floues. À voir Vivarium de la compagnie La Vouivre, on croirait que le corps de Bérengère Fournier est une chair pure : chaque pulsation du monde extérieur transmute son apparence… Quel que soit l’espace dans lequel elle évolue : le cosmos dont elle émerge en sweat à paillettes noires entre deux longs tubes LED, le sous-bois bucolique où elle se fond au lointain, ou encore les particules d’eau qui dessinent sur sa peau. De la danseuse, on ne verra que des morceaux épars dans la conception lumière et vidéo ésotérique de Vivarium (Jéronimo Roé, Jeff Desboeufs et la star Adrien Mondot) : tour à tour créature mi-femme mi-plante, nymphe dans les feuillages ou bien étoile parmi les photons, elle se métamorphose subtilement au gré des atmosphères mystiques. Même son visage reste tout du long obscur, impénétrable. C’est dire : il s’enfume subitement pour disparaître dans un effet magique. Comme si, pour Samuel Faccioli et Bérengère Fournier, le corps humain, loin d’être le centre du monde, n’existait qu’en « s’éclatant », comme disait Merleau-Ponty, dans les splendeurs qui l’environnent.

Certes, il faut bien reconnaître qu’une partie des trouvailles de Vivarium, aussi hypnotiques soient-elles, est un peu rebattue sur la scène contemporaine – mention lasse aux effets de strobes, aux fumées apprivoisées, aux noirs ultra-chronométrés (à la 14:20, Philippe Saire, Pommerat, etc.). Heureusement, le kaléidoscope visuel reste trop riche pour ne pas émouvoir – les nappes cosmiques de Julien Lepreux, déjà bouleversantes chez Emmanuel Eggermont et Bruno Bouché, aidant à l’hypnose. Et parce que quasi chaque image, cryptique à souhait, encourage l’exégèse du spectateur : une branche d’arbre qui exhale une douce fumée, une ombre turbulente qui remue derrière un immense drapeau blanc… Interprétez, maintenant ! Seule vraie doléance alors – c’est souvent le lot de spectacles à l’avant-garde esthétique –, on regrette que la virtuosité chorégraphique reste trop en marge : la danse se résume parfois à une série de postures et de placements, dans quel cas les séquences les plus techniques sont presque englouties par le dispositif mastoc. Dommage, car lorsque le monde gigantesque ne dévore pas ce fragile corps humain, Vivarium éblouit.

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Famille mode d’échec

C’est un peu exagéré que d’opposer les spectacles jeune public qui enrichissent l’imaginaire à ceux qui inculquent des valeurs. Force est de constater néanmoins que Va falloir toujours toujours est plus proche de la seconde catégorie : nous sommes ici réunis pour apprendre qu’une famille parfaite, ça n’existe pas et
13 juillet 2026

Annulation des rapports de force

Lunettes noires et costume full cuir à la Matrix, Zoé Lakhnati, en vigile un brin SF, attend que son oreillette imaginaire le lui confirme : le public est bien « stable », on peut introduire l’égérie virginale au plateau — alias la culturiste Claudia Atletica. Mais une fois son long châle bleu
12 juillet 2026

Mayday

Démarche touchy que de chorégraphier ni plus ni moins que les gestes qui sauvent ; en l’occurrence, ceux des sauveteurs de l’Ocean Viking, dont l’asso SOS Méditerranée est décisive pour la survie de nombreux réfugiés. Et une chose est sûre, la chorégraphe Fiona Houez est d’une grande rectitude morale :
9 juillet 2026

Sisyphe au beurre

Sur une double motte de beurre XXL, une brochette de consommateurs qui adulent le gras. Bienvenue au supermarché Mammouth où l’on peut gagner 10 % de son poids en kit de survie : la fin du monde est proche et, une fois n’est pas coutume, celle du capitalisme avec. Car
7 juillet 2026

Danse de la (non) pluie

S’associant à Mariette Navarro pour leur troisième création jeune public, les frères Ben Aïm remuent les eaux intérieures d’un duo mêlant danse et poésie, dont la rencontre, peu théâtrale, opère au bout d’une lente itération écologique.  Une cuisine bien abstraite : deux tables vides et un robinet à sec depuis
19 février 2026