
Le philosophe allemand Hermann Schmitz distingue deux corps, Körper et Leib. D’un côté, l’objet, le corps anatomique ; de l’autre, le sujet, le corps vivant et vécu, qu’on traduit par chair, et dont les limites avec le monde sont floues. À voir Vivarium de la compagnie La Vouivre, on croirait que le corps de Bérengère Fournier est une chair pure : chaque pulsation du monde extérieur transmute son apparence… Quel que soit l’espace dans lequel elle évolue : le cosmos dont elle émerge en sweat à paillettes noires entre deux longs tubes LED, le sous-bois bucolique où elle se fond au lointain, ou encore les particules d’eau qui dessinent sur sa peau. De la danseuse, on ne verra que des morceaux épars dans la conception lumière et vidéo ésotérique de Vivarium (Jéronimo Roé, Jeff Desboeufs et la star Adrien Mondot) : tour à tour créature mi-femme mi-plante, nymphe dans les feuillages ou bien étoile parmi les photons, elle se métamorphose subtilement au gré des atmosphères mystiques. Même son visage reste tout du long obscur, impénétrable. C’est dire : il s’enfume subitement pour disparaître dans un effet magique. Comme si, pour Samuel Faccioli et Bérengère Fournier, le corps humain, loin d’être le centre du monde, n’existait qu’en « s’éclatant », comme disait Merleau-Ponty, dans les splendeurs qui l’environnent.
Certes, il faut bien reconnaître qu’une partie des trouvailles de Vivarium, aussi hypnotiques soient-elles, est un peu rebattue sur la scène contemporaine – mention lasse aux effets de strobes, aux fumées apprivoisées, aux noirs ultra-chronométrés (à la 14:20, Philippe Saire, Pommerat, etc.). Heureusement, le kaléidoscope visuel reste trop riche pour ne pas émouvoir – les nappes cosmiques de Julien Lepreux, déjà bouleversantes chez Emmanuel Eggermont et Bruno Bouché, aidant à l’hypnose. Et parce que quasi chaque image, cryptique à souhait, encourage l’exégèse du spectateur : une branche d’arbre qui exhale une douce fumée, une ombre turbulente qui remue derrière un immense drapeau blanc… Interprétez, maintenant ! Seule vraie doléance alors – c’est souvent le lot de spectacles à l’avant-garde esthétique –, on regrette que la virtuosité chorégraphique reste trop en marge : la danse se résume parfois à une série de postures et de placements, dans quel cas les séquences les plus techniques sont presque englouties par le dispositif mastoc. Dommage, car lorsque le monde gigantesque ne dévore pas ce fragile corps humain, Vivarium éblouit.



