31 janvier 2026

Juste passionnelles

Bestioles
Lachlan Philpott | Sephora Pondi
© Vincent Pontet

En modifiant le titre de Lachlan Philpott, aux airs de fait divers un peu louche (Aire poids lourds), Séphora Pondi dévoile d’entrée la vitalité qu’elle apporte à cette inspirante matière. À cette partition sans essentialisme, sans sociologisme et même sans discours écrite pour des jeunes femmes qu’on voit rarement au théâtre (a fortiori à la Comédie Française). Une pièce avec laquelle la metteure en scène donne un teenage show d’une rare épaisseur sociale et théâtrale.

Après tous les films du réel adolescent (Vingt Dieux, Bird, Ma frère…) qui ont crevé l’écran ces dernières années, quel surplus de vérité la scène naturaliste peut-elle encore apporter ? Cette question, peu résolue par beaucoup de fictions théâtrales qui produisent une parole aussi franche qu’artificielle, nous travaille aux premières minutes du spectacle. Mais un souffle finit par la chasser : celui de Séphora Pondi qui s’impose, dès sa première mise en scène, comme l’une des rares artistes qui en découd avec le théâtre de texte. Parce qu’elle initie un mouvement qui transcende le particularisme des séquences, parce qu’elle cherche la vie avant toute chose.

Il faut dire que le texte de Philpott est déjà un puissant précipité. D’abord par son approche polyphonique et sans clichés de l’adolescence, suggérée comme une période à la fois creuse et fougueuse. Comme un temps où « n’importe quoi » de vivifiant et d’improbable doit obstinément se produire ; des plus beaux élans de sororité aux relents de racisme et de misogynie (y compris contre soi-même) qui menacent la soromance. Ceux que déclenche la rage d’exister, aventure finalement très solitaire, face aux codes et aux images. Car les « bestioles » sont tout à fait duelles. Elles ont des chambres pleines de miroirs plein pied et autant d’ongles pour les griffer. Elles conquièrent aussi bien l’intégrité que la désirabilité, voulant faire de leur vie à la fois un « clip » dans le vent et un roman raturé, une œuvre à soi. Et parce que leur sexualité est menacée dans l’œuf par une violence masculine qu’elles connaissent bien (la pièce ne fait jamais d’elles des innocentes, ou des âmes errantes façon Jeune & jolie de François Ozon), les filles en viennent, pour la contrôler, à régenter leur corps par le pacte marchand le plus sinistre qui soit.

Comme le chante Théodora, les bestioles sont juste passionnelles. C’est aussi la poétique de Lachlan Philpott qui les rend comme telles. Cette écriture constamment théâtrale est formellement politique dans son mélange de scènes et de narration – lubie des textes contemporains qui n’a ici rien de superficiel. En retenant certaines situations, certaines images indésirées distanciées par des récits, Philpott et Pondi ne confortent aucune réalité dominante — celles des violences sexistes et sexuelles en particulier (aucun mec n’a vraiment droit au plateau, hormis Noah et son tendre beignet). Et par sa déréalisation fructueuse des corps et parfois des voix, la metteure en scène dénaturalise davantage les rapports mis en jeu, donnant à ces protagonistes une totale agentivité – une fantaisie même souvent, qui conteste leur drame. Il faut alors stationner devant leurs cœurs, et éviter de sonner.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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