
La pièce commence comme une conférence autobiographique avec un petit bureau à jardin et un écran rond dans le lointain, à la différence qu’un fil suspendu traverse tout l’espace en diagonale ; nous sommes dans une ancienne boîte de nuit de Phnom Penh transformée en cabaret pour le festival The Golden (R)age, créé par l’Acting Art Academy.
Dara Heng raconte des moments de sa vie en nous montrant des photos de famille avec ses parents et ses frères et sœurs. On apprend que son père a été amputé d’une jambe et que son frère a fait de la prison, il raconte par exemple cette anecdote : leurs parents leur demandèrent de sauter du train en marche parce que le village où ils déménageaient n’avait pas de gare… Voilà quelques épisodes de sa vie peu commune. Au milieu des tables de cabaret, il présente rapidement, et de façon presque spontanée, sa femme, qui tient un bébé entre ses bras (on retrouvera l’enfant dans le numéro final), et leur petite fille, enchantée et vêtue d’un tutu rose. La pièce pourrait ainsi prendre la forme de la branche autobiographique du théâtre documentaire, mais elle bifurque vite dans une émotion très vive.
« Que ta solitude, paradoxalement, soit en pleine lumière, et l’obscurité composée de milliers d’yeux qui te jugent, qui redoutent et espèrent ta chute, peu importe : tu danseras sur et dans une solitude désertique, les yeux bandés, si tu le peux, les paupières agrafées. » (Jean Genet)
Le théâtre ne tient qu’à un fil : quelque chose (une curiosité) accompagne étrangement le récit que Dara Heng fait de sa vie. Car le funambule va entrer en piste. C’est le metteur en scène Karim Belkacem qui décela quelque chose dans ce matériau vivant et lui conseilla d’en faire un spectacle. Pour son premier numéro, l’acrobate scotche, assez grossièrement, ses pieds à de longues échasses (on songe au père amputé) et demande à sa fille ravie de grimper sur ses épaules. Le risque s’élève d’un coup. Puis, il rejoue la scène du singe (qui donne son titre à la performance : « le dernier des grands singes ») dans The Square de Ruben Östlund. Dans le film célébré à Cannes, un performer imite un singe de façon hyper réaliste devant un public de gala médusé et apeuré. Les images du public bourgeois du film d’Östlund se mêlent en direct aux nôtres à Phnom Penh, au Cambodge.
Et Heng, funambule, fildefériste et clown, se métamorphose en performer d’une puissance peu commune. On ne rigole plus du tout. La performance de Belkacem / Heng avance désormais sur un fil tendu entre le vrai et le faux, le théâtre et le cinéma, la représentation et la vie, l’émotion (la peur de le voir chuter) et la constante mise à distance du risque par l’humour. Cette façon de prendre à la légère le risque est sa plus grande qualité. Sous les yeux de sa famille et de nous tous, Dara Heng fabrique un incroyable solo plein de grâce dont le clou final sera de refaire devant nous ce qui l’avait fait échouer au concours de sa sortie d’école. On ne peut pas révéler ici le dernier numéro de cette performance qui mérite amplement de tourner hors des théâtres du Cambodge. On pense au merveilleux texte de Genet sur le funambule. Au-delà des numéros, le dernier est extraordinaire, c’est une performance sur le fil de l’émotion dédramatisée par l’humour et la fraîcheur de l’acrobate.



