

Extrait de l’émission « Les Choses » du 30 avril 2026, avec Mathias Daval, Mariane de Douhet, Victor Inisan et Fanny Villaudière.
A retrouver en intégralité sur YouTube.
Sorti au cinéma le 15 avril, La Corde au cou et la traduction très hitchcockienne de Dead Man’s Wire. C’est le 18e long métrage de Gus Van Sant, après une relative traversée du désert ces dernières années. C’est l’histoire vraie de Tony Kiritsis, interprété par Bill Skarsgård, un homme ruiné à cause d’un emprunt. L’action commence le 8 février 1977 à Indianapolis : Tony kidnappe le fils du courtier responsable de sa situation, joué par Dacre Montgomery. Il réclame 5 millions de dollars à la Meridian Mortgage Company. Et surtout des excuses. La prise d’otage va durer 63 heures, filmée en direct par la télévision américaine.
Fanny a été agréablement surprise par le film. Elle s’interroge sur la mention « inspiré d’une histoire vraie » : « Je trouve que c’est utilisé souvent comme un label pour dire qu’il y a une seule vérité, et c’est comme ça que ça s’est passé, que le cinéma est omniscient. » Elle remarque que Gus Van Sant reprend souvent des faits divers, que c’est quelque chose de récurrent dans sa filmographie, mais que ce film là ne tombe pas dans le piège de la vérité unique. » Elle ajoute que le film a quelque chose de très cocasse, « ça riait beaucoup dans la salle ».
Mariane quant à elle avoue s’être terriblement ennuyée les trois premiers quarts d’heure. Elle pense à tous ces films d’otages qu’elle trouve exceptionnels comme Dog Day Afternoon, référence évidente, mais aussi Assault on Precinct 13 de Carpenter : « En termes de suspense, d’intensité, on est vraiment embarqué, je trouve ça bien plus réussi que La Corde au cou. » Mais elle a été intéressée par la suite du film et notamment l’ajout d’images d’archives : « La deuxième heure se resserre pas mal, il y a l’exploration de cette relation entre le personnage et son otage. Au fond, la question que pose ce film, c’est de se demander si le héros est un désobéissant civil légitime qui lutte pour une noble cause, ou seulement un un criminel, un mec qui défend son intérêt propre. C’est l’oscillation un peu structurante et intéressante du film. » Selon Mariane, le choix de représenter les deux instances médiatiques, le présentateur radio et la journaliste ambitieuse, par des acteurs noirs, est une sorte de reprise de pouvoir sur qui raconte l’histoire qui est en train de se faire. « Je l’ai vu comme un empowerment délibéré de la part du réalisateur, bien que chaque personnage en prenne pour son grade, les médias, le héros, Al Pacino, la victime. Ills ont tous un côté un peu médiocre. »
Victor considère que les ajouts de documents réels sont un cache-misère : « On va mêler avec une image un peu seventies un peu pourrie, j’ai l’impression que c’est une sorte de petite batterie d’éléments formels pour cacher le vide politique. Gus Van Sant ne fait pas grand-chose de cet anti-héros. » Victor trouve que cette neutralité est plus une sorte « d’impersonnalité un peu fadasse qui n’arrive pas vraiment à raconter quelque chose de plus militant. » Il s’interroge sur le comique dans le film, assez vite assumé, et de sa façon de retranscrire la naïveté aussi du personnage. Il ajoute que les autres personnages, notamment la journaliste et le DJ, sont assez risibles. Ce dernier « a une classe intersidérale, c’est certain, mais il est quand même en train de sortir des sortes de trucs new age débiles qu’on écoute parce qu’il a un charisme même quand il est en peignoir. » Victor trouve le héros ultra excité de passer à la télévision, on interrompt d’ailleurs John Wayne pour le passer lui, c’est-à-dire qu’on remplace la fiction violente par la réalité violente. Le film se déroule à un moment où la violence du monde réel est plus satisfaisante et est plus rentable que la violence fictionnelle. « J’ai l’impression que c’est ça que le film cherche à raconter, le fait que ce seront la radio et la télé qui vont prendre en charge la dose de violence et de catharsis nécessaires aux spectateurs. »
Mathias constate qu’il y a un certain tropisme dans les productions cinématographiques du moment pour le revival seventies, notamment avec L’Agent secret et The Mastermind. Mathias précise que le film s’appuie sur de vraies images d’archives, et reprend même plan par plan, les images du documentaire qui a été réalisé sur ce fait divers. « On se pose la question d’où se situe précisément le regard de Gus Van Sant par rapport à ce fait divers, et de ce point de vue le film m’a paru aussi très formaliste, sans grande valeur ajoutée esthétique ou politique. » Mathias souligne qu’il y a une ambiguïté très forte du personnage dont les motivations sont un peu floues, que ce soit dans le film ou dans la réalité : il a emprunté de l’argent parce qu’il a acheté un terrain et qu’il veut construire un centre commercial, ce n’est pas non plus le parangon du working class hero victime du capitalisme. Pour Mathias, Van Sant est un cinéaste de situation plus que d’histoire, mais « contrairement à ces films précédents, je pense à Harvey Milk où il y avait aussi des images d’archives basées sur un vrai fait divers, je trouve que ce film ne produit pas grand-chose de sa situation, il est d’ailleurs symptomatique de ce tiraillement du réalisateur entre un cinéma expérimental hollywoodien, on ne sait pas très bien où le situer. » Mathias rappelle enfin que le film était à l’origine un projet de Werner Herzog avec Nicolas Cage, comme Bad Lieutenant, et qu’il aurait été curieux de voir le résultat.



