
Pute. Nom féminin, péjoratif et vulgaire : « Prostituée. Femme facile, de mœurs dissolues ». Bal. Nom masculin : « Réunion où l’on danse ». Le bal des putes. Groupe nominal : « Spectacle engagé et jubilatoire où les putes s’emparent de la scène ».
« Les prostitués forment l’unique prolétariat dont la condition émeut autant la bourgeoisie », déclarait Despentes dans King Kong Théorie. Ici, pas de pitié mal placée, de complaisance, de vision victimisante ou moralisatrice. Porté par Kata Lucify avec Olivia Verner, Djombo Goddess (aka Ophélie Joh), et Gabi Luna, Le bal des putes reprend les codes du cabaret pour mieux les dézinguer et politiser chaque mouvement.
La structure est simple : des numéros de danse, de chant, de strip ou même tout ça à la fois, se mêlent avec des témoignages impactants, divers, véritables, parfois drôles, parfois déroutants, sur le métier de putes. La structure est simple. Parfois un peu trop. Malgré cette redondance de la forme, ce bal nous offre des moments beaux et puissants, qui nous interrogent et où corps et voix se libèrent. On parle de sexe, les putes sont parfois complètement nues, mais pour autant, elles échappent à toute sexualisation, pour gagner en puissance. Le corps devient un instrument politique, un manifeste, une prise de pouvoir fondamental. C’est explosif et exaltant, pour les artistes comme pour les spectateurs. Avec ce bal, Kata Lucify voulait « écrire une lettre d’amour » aux TDS (travailleuses du sexe) et « se réapproprier le narratif autour du travail du sexe ». En ce sens, ce spectacle fait du bien car il nous offre une parole souvent invisibilisée et à l’intersection de nombreux systèmes oppressifs : pour rappel, beaucoup de prostituées sont des personnes trans, sans papier, allophones et isolées. Le bal des putes a donc le mérite de nous sortir de notre embourgeoisement et de poser des questions concrètes sur le travail du sexe et la manière dont la politique de victimisation de l’état fait plus de mal que de bien aux personnes concernées. Comme le rappelle Kata Lucify, « on ne peut pas protéger quelqu’un qu’on stigmatise, qu’on exclut volontairement du système, et qu’on place dans la position de victime ».
Le 13 avril dernier signait les 10 ans de la loi de pénalisation des clients, qui au départ, visait à protéger les femmes de l’exploitation, mais qui concrètement a rendu les conditions de travail des TDS encore plus difficiles avec baisse de revenu, augmentation des agressions et transmissions d’IST, lieux de travail déplorables, manque d’accès aux soins… Bref, loi qui sert surtout à fragiliser et punir les putes. En réponse à cette date d’anniversaire peu glorieuse, la sénatrice écologiste Anne Souyris porte une loi « pour une reconnaissance effective des droits fondamentaux des travailleurs et travailleuses du sexe ». Un travail fait en collaboration avec plus de 70 TDS et chercheurs en droits du travail et sciences sociales. Cette proposition de loi a quatre objectifs : la décriminalisation du travail sexuel, le renforcement de la lutte contre l’exploitation des TDS, le renforcement de la lutte contre les discriminations et l’amélioration de l’aide apportée aux TDS sans titre de séjour. Un travail parlementaire sérieux – que vous pouvez découvrir juste ici – contrairement à la proposition du député RN Jean-Philippe Tanguy de rouvrir les bordels en décembre dernier. Proposition que l’autrice Emma Becker – qui s’est elle-même prostituée pendant deux ans à Berlin et qui en a écrit un livre, La Maison – qualifie de « fantasme de boy’s club » tout droit sorti d’un Maupassant, « de faux humanistes qui voudraient se faire donner du ‘monsieur’ quand ils viennent se vidanger légalement les burettes ».
En attendant que leurs conditions de travail s’améliorent, vous pouvez aller chanter, danser, crier avec les putes et les applaudir le 8 mai au Hasard ludique puis le 26 mai au Bal Chavaux.



