23 janvier 2026

La guerre vue du ciel

Au nom du ciel
Yuval Rozman
DR

Un Jean de La Fontaine sans morale catapulté en Israël fait s’entretenir trois oiseaux sur une affaire aussi terrible que, on l’imagine, violemment ordinaire : le meurtre, par la police aux frontières israéliennes, à bout portant, d’un jeune palestinien autiste en 2020 à Jérusalem.

Au nom du ciel est le quatrième chapitre de la Quadrilogie de ma Terre de Yuval Rozman, metteur en scène israélien qu’on ne présente plus, aussi subtilement paradoxal et doté d’humour que Nadav Lapid est simplement en colère, dans la charge commune contre leur pays natal. Jouant sur deux registres, la tragédie du réel et l’humour de la fable, Au nom du ciel décale le regard sur les faits via une parabole onirique et acide (jusque-là rien de neuf), à travers un tribunal ornithologique réunissant trois oiseaux des contrées du Néguev, un bulbul d’Arabie, une drara et un martinet, histoire de s’élever au sens propre au-dessus des turpitudes humaines.

Mais le charme caustique des oiseaux opère absolument, la grâce d’un jeu tendance improvisation permanente des comédiens façonne un spectacle dans lequel se succèdent, à un rythme trépidant, questionnement moral et rire franc, réflexion politique et émotion existentielle, mêlés avec une vitalité qui est aussi une sagesse, dans laquelle le rire n’anecdotise jamais (pas plus ici que dans l’une de ses précédentes drôlissimes créations, The Jewish Hour). En train de (tenter) de fabriquer leur nid commun, les oiseaux cherchent à démêler, dans cet écheveau, l’enchaînement des causes et des responsabilités, irréductibles au simplisme d’une partition binaire de coupables et de victimes. Suspendus à des cordes qui parsèment la scène, les comédiens grimés, costumes tout en couleurs et brocarts, volètent, s’interrompent et s’invectivent, rigolent à des blagues potaches (et nous aussi).

Car les oiseaux sont, au fond, comme les humains : manichéens, prompts à l’emportement, paumés dans leurs jugements, rêveurs, ils se chicanent, guettent des miettes de pita et surtout, cherchent à comprendre la conjonction des failles organisationnelles et des erreurs humaines ayant conduit à prendre Iyad Al-Hallaq pour un terroriste, alors qu’il se rendait comme tous les jours à un centre de soins spécialisé à l’entrée de Jérusalem-Est, et à l’abattre froidement. L’écriture à bâtons rompus dégage une énergie brute qui, au fond de l’impasse du conflit israélo-palestinien, lutte comme elle peut.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

I/O n°117

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