
Fanny de Chaillé, dans sa nouvelle création Ultrasensibles, est allée fouiller dans la mémoire de ses jeunes comédiens afin de faire affleurer des souvenirs et des images qui, bien qu’intimes, n’en demeurent pas moins universels. Une histoire du théâtre à travers la sensibilité de celles et ceux qui le font.
La recherche littéraire ne s’intéresse qu’assez peu à l’écriture du jour et à ces récits intimes d’états transitionnels, parce qu’elle a longtemps considéré qu’ils n’étaient qu’un triste et insignifiant résidu de notre humanité. Les états d’âme ne sont acceptables que lorsqu’ils sont portés par la fiction. Pourtant, transposés sur scène, ces ego-documents dessinent le portrait d’une génération où l’insouciance et la légèreté sont un salutaire contrepoint à la lourdeur des histoires familiales ou de l’Histoire. Fanny de Chaillé, en creusant cette matière intime, a voulu atteindre la quintessence de ce qui nous constitue en tant qu’êtres sensibles. On pourra regretter cependant que, malgré l’indéniable talent de cette joyeuse troupe, le matériau documentaire demeure encore un peu trop brut et ne nous permette pas d’atteindre cet état d’hypersensibilité où le théâtre touche au cœur et plus seulement à la raison.
Ce qui est certain, en tout cas, c’est que le théâtre de Fanny de Chaillé, dans sa forme et dans son déploiement, demeure parfaitement identifiable et la directrice du Théâtre National Bordeaux Aquitaine a su imprimer sa marque. Entre Jerzy Grotowski et Tiago Rodrigues, elle ouvre une troisième voie où l’acteur, traversé par sa propre vie ou par la vie des autres, met à l’épreuve son être tout entier et, par-là, notre humanité. Marguerite Yourcenar, à travers la voix de l’empereur Hadrien, se plaisait à rappeler que « les historiens nous proposent du passé […] des séries de causes et d’effets trop exacts et trop clairs pour avoir jamais été entièrement vrais. » Nous sommes tous les maillons sensibles et quasi invisibles d’un système que les historiens se plaisent à appeler société et qu’ils s’efforcent d’étudier. Fanny de Chaillé l’a bien compris : pour parler de notre humanité, il faut la traquer dans ces infimes petits séismes existentiels qui traversent de manière presque imperceptible nos vies et dont, parfois, une photo abandonnée entre deux pages de livre vient raviver le souvenir.
Une mention spéciale au travail de lumières de Willy Cessa qui n’est pas sans rappeler, dans certains tableaux, le travail de Rodolphe Martin aux côtés de Sylvain Maurice. Et que dire de ces merveilleux musiciens, Sarah Murcia à la contrebasse et au piano, et Gilles Coronado à la guitare ! Alors que les musiciens sont souvent réduits, au théâtre, au simple rôle d’accompagnants, ils deviennent ici des acteurs du drame. In fine, ce travail est à l’image de ceux qui l’interprètent : il est jeune, joyeusement insouciant et, s’il manque un peu de maturité, il nous rappelle toutefois qu’il n’y a de sensibilité que partagée.



