
L’artiste Olivier Crouzel, à l’occasion du chantier d’une salle de concert mythique en périphérie de l’agglomération bordelaise, le Krakatoa, a eu carte blanche pour fabriquer un matériau artistique issu du chantier lui-même. Du fracas a jailli une œuvre fascinante, entre archéologie et mémoire, comme un pont entre l’avant et l’après.
Novembre 2024. La salle de musiques actuelles implantée depuis trente-six ans à Mérignac doit fermer ses portes pour des travaux qui laisseront place à un nouvel espace entièrement repensé et agrandi. Le sol de l’entrée, constellé des noms de tous les artistes et groupes mythiques qui y sont passés, de Noir Désir à Israël Vibration, en passant par Louise Attaque, Moriarty, Max Romeo, Popa Chubby, Babylon Circus, Kat Onoma ou les Eagles of Death Metal, est foulé une dernière fois par des centaines de spectateurs qui viennent écouter le rappeur Gringe. Ensuite, le silence. La ville de Mérignac et le cabinet Compagnie Architecture, en charge de la maîtrise des travaux, proposent alors à Olivier Crouzel, dont le travail se situe au croisement de la photographie, de la vidéo et de l’installation, de suivre le chantier et de le transformer en objet de curiosité artistique. Pendant de nombreux mois, l’artiste investit les lieux, photographie, projette des images sur les murs, organise des chantiers ouverts. Au silence qui a suivi le dernier concert, l’artiste répond par une salve d’avenir dont l’exposition porte témoignage.
La réussite de cette exposition réside autant dans la matière artistique qui la compose que dans l’installation des éléments dans cet espace atypique que constitue cette ancienne chapelle romane désacralisée. La crypte, entraperçue sous des dalles vitrées, devient le tabernacle chatoyant de toutes ces précieuses images, traces mnésiques de ce qui fut, de ce qui demeure et de ce qui sera. Aux images répondent le son hypnotique de basses profondes qui ne sont pas sans évoquer le cœur battant du Krakatoa les soirs de concert, mais qui deviennent aussi, dans un mouvement synesthésique étonnant, le bruit des outils frappant les murs et les poutres. Le travail d’Olivier Crouzel relève moins du palimpseste que de la superposition. Il n’efface rien, il superpose, par des projections in situ, les strates temporelles et sur les murs décharnés apparaissent tantôt des mains qui chantent, réminiscence visuelle du dernier concert qui y fut donné, tantôt les mains de tous ces ouvriers qui travaillèrent à transformer le lieu, tantôt les fruits et les fleurs des arbres qui poussent aux alentours. Par la technique de la projection architecturale, l’artiste fait entrer la lumière et les reflets ondoyants de la nature dans un lieu qui, par essence, est voué aux ténèbres. Le ginkgo, qui pousse non loin du Krakatoa et qui, dans le dispositif imaginé par l’artiste, semble déployer ses branches au milieu du béton, non seulement fut le témoin silencieux et placide du passage de ces centaines d’artistes et de groupes qui investirent les lieux, saison après saison, mais devient aussi, dans cette exposition, le symbole de l’immortalité de cette salle appelée à renaître de la poussière du chantier.
Ce n’est pas un travail de suivi de chantier que nous propose Olivier Crouzel, mais il nous entraîne, par la photographie et la vidéo, dans une mise en abyme étourdissante. Certaines photographies, animées par un saisissant dispositif de superposition vidéo, confèrent à ce bâtiment, même dépouillé de ses atours, même vidé de sa substance sonore, une vitalité singulière. Toutes ces traces visuelles et sonores ne sont pas le vestige nostalgique de ce qui fut mais elles portent en elle un futur que l’on devine entre les lignes. Le magnifique travail d’Olivier Crouzel nous rappelle que, à l’instar des branches décharnées du ginkgo en hiver, ces murs nus et blancs ressusciteront bientôt dans une explosion de sons et de couleurs.




