
Entre les tripes et le cœur, Ce que le ventre dit, créé par Lisette Lombé et Marc Nammour, choisit un troisième chemin : celui des viscères, là où les émotions ne sont pas encore domestiquées par le discours, où la colère et la tendresse cohabitent, où les mots ne cherchent pas à convaincre mais à faire vibrer. Le slam calibré de Lisette Lombé répond au rap ciselé de Marc Nammour comme deux langues qui se reconnaissent et s’apprivoisent. L’une avance par images, l’autre par cadence, parfois l’inverse. Accompagnés par les notes électroniques de Jérôme Boivin, les textes sont comme deux partitions ; ils respirent, s’entrechoquent, se répondent dans une construction où la musique ne souligne jamais le propos : elle en devient le prolongement organique, le pouls.
La partition intestine embrasse les fractures de notre époque sans jamais céder au catalogue militant : féminisme, masculinités, héritages coloniaux, exil, racisme, amours, filiations, classes sociales, ces thèmes surgissent parce qu’ils traversent les corps des interprètes. Éminemment poétiques, leurs corps vibrants sont surtout et d’abord politiques. Chez Lombé comme chez Nammour, le « je » n’est jamais solipsiste ; il devient une porte d’entrée vers un « nous » fragile mais nécessaire. Les récits personnels s’ouvrent constamment sur des mémoires collectives, dessinant une cartographie sensible de nos vulnérabilités contemporaines. La scénographie, volontairement dépouillée, laisse toute la place au corps, qui reprend ses droits, retrouve une place, alors que le système concourt à l’annuler et à l’anéantir : il devient un territoire de résistance autant que de réparation, où déplacements, regards et souffles racontent autant que les textes. À l’heure où tant de prises de parole publiques s’épuisent dans le commentaire permanent qui se désémantise, Ce que le ventre dit rappelle que la poésie demeure un geste d’action en nous réapprenant à sentir et à faire de nos tripes les boussoles de nos indignations et de nos engagements.
Spectacle vu à la Maison de la poésie en avril 2026.



