
Le Royal Festival Hall du Southbank Centre de Londres n’est pas plein pour ce spectacle qui se présente comme un portrait musical du couturier britannique Lee Alexander McQueen : une promesse ambitieuse, portée par le Festival Multitude, qui œuvre à croiser musique orchestrale, performance et image.
Le London Contemporary Orchestra s’associe à l’agence NEWFORM et convoque quelques figures marquantes : la drag queen Le Gâteau Chocolat, dont la technique en chant lyrique invite sur les grandes scènes de la musique savante, le chorégraphe britannique Michael Clark, icône du mouvement punk, et la chorégraphe contemporaine Holley Blakey, elle aussi associée à un renouvellement du punk anglais dans le geste chorégraphique. Le répertoire fait le grand écart – Barber, Gluck, Mozart, Nirvana – un programme délibérément hétéroclite, à l’image d’une soirée qui aurait voulu embrasser toutes les inspirations du créateur. Sauf que la maison McQueen ne s’est pas impliquée dans le projet, et aucune pièce du designer n’est présente au plateau. On s’interroge sur ce que signifie rendre hommage à un couturier sans ses vêtements et la réponse, hélas, reste en suspens tout au long de la soirée.
La scénographie installe l’orchestre de part et d’autre d’un long plateau en forme de podium qui remonte vers le fond de scène, référence évidente au défilé. L’intention est lisible, mais cette disposition génère très vite une surcharge : trop d’informations visuelles au même endroit, les performeurs se retrouvent relégués dans les interstices de l’espace orchestral, sans véritable territoire de jeu ni proposition de plateau forte. La lumière, dans ce contexte, ne peut que légèrement dépasser le fonctionnel, c’est un éclairage de concert, pas une création lumière et le plateau ne trouve jamais d’unité dramaturgique : juste le collage, l’agencement, une cohabitation forcée. Ce qui est dommage, car les choix artistiques ne sont pas sans pertinence. Michael Clark, figure centrale de la danse britannique d’avant-garde, entretient avec l’univers McQueen une parenté réelle: les deux ont gravité dans les mêmes sphères, partageant une esthétique commune de la subversion du corps. Les séquences filmées qu’il propose ici constituent d’ailleurs un bel objet en soi : un film de danse soigné, avec un travail sur le cadre et les angles de caméra plutôt convaincant. Mais, comme le reste, ça arrive comme une citation, posée là sans que le tout forme une véritable unité.
Le duo de danseuses de Holley Blakey, qui intervient à trois reprises, est ce que le spectacle offre de plus convaincant en termes de présence scénique. Le dialogue entre les deux interprètes est séduisant et porte la musique avec un mélange de gravité et d’humour bienvenu. Un passage les voit fusionner dans une combinaison de nylon, formant ensemble une créature hybride à quatre bras et six jambes, une chimère, quelque chose entre le faune et l’hydre, qui aurait pu être une image forte, si développée. Mais là encore, ça arrive comme un collage, un insert, sans être véritablement intégré à une proposition d’ensemble. C’est du scroll au plateau. Les deux chorégraphes parviennent néanmoins à insuffler une vraie fraîcheur à un répertoire qui, pris seul, aurait tout du programme de gala convenu. C’est à leur métier qu’on le doit, et c’est tangible. Mais l’ensemble ne tient pas comme œuvre : chaque élément existe pour lui-même, sans que la dramaturgie vienne les lier.
C’est peut-être là le vrai problème : non pas que les talents soient absents, mais que la proposition ne s’autorise pas à exister par elle-même. Convoquer McQueen, appeler Clark, s’adosser à des icônes, comme si la soirée ne pouvait se tenir debout sans s’accrocher à des grands noms, sans cette nostalgie convoquée comme béquille. Jameson appelait ça le pastiche, l’imitation à vide, qui convoque le passé pour sa seule valeur de reconnaissance, sans en interroger le sens. Ce spectacle en est un exemple presque clinique. Et ce mécanisme a un coût concret dans nos institutions culturelles. Il consiste à demander aux performeurs de raviver des dispositifs que l’on considère moribonds – l’orchestre, le vernissage etc. – sans pour autant respecter ni différentes pratiques, les différents médiums dans leur intérêt propre et leur pouvoir de fascination. La danse devient argument commercial, l’orchestre devient décor et se mettent à interpréter un titre de Nirvana qu’un designer mort aurait écouté en créant des costumes qui ne sont pas là. Tout cela pour faire venir un public qui malgré tout ne vient pas – peut être parce qu’il n’ est pas si dupe et se fatigue de ces stratégies de viabilité économique qui appauvrissent leur paysage.
Et pourtant, tout à la fin, quelque chose advient. La vidéo de Michael Clark est projetée en hauteur, les deux danseuses lui répondent au plateau, et tout cela se dépose sur du Purcell. Un moment de grâce, rare et inattendu, où les strates se superposent et se répondent – où les générations et les médiums se rencontrent véritablement, où l’image, le mouvement et la musique trouvent enfin une forme d’osmose. On voit, le temps de quelques minutes, le superbe spectacle que ça aurait pu être.



