
Les spectacles didactiques et édifiants sur le vécu complexe des violences ont souvent mauvaise presse. Pas celui-ci.
Il est vrai que les courtes scènes d’Entre parenthèses sont très démonstratives : leurs enjeux sont souvent bien saillants, leurs ultimes répliques synthétisantes et plotwistantes. La narration avance, selon une expression critique bien consacrée, de l’intime au politique, du cas particulier au puissant chœur de victimes. Et pourtant, par le bagage définitionnel sur le vécu traumatique qu’il délivre, par la réalité psychosociale qu’il parvient à épaissir, le spectacle nous apprend surtout que nous avons beaucoup à apprendre, encore, sur la lame de fond du viol. Loin d’un certain art du soupçon que la société affectionne, Pauline Bureau déplie méthodiquement les longues conséquences organiques, mentales et sociales du crime sexuel. Son désir de fiction, avec toute la force d’empathie et de remythologisation immédiate qu’elle permet, n’engendre aucune indignité romanesque : ce ne sont pas les violences passées et présentes qui nourrissent le suspense théâtral, mais la progression rationnelle de l’affaire juridique. L’application narrative d’Entre parenthèses n’est donc pas le signe d’une raideur pédagogique mais bien d’une rigueur éthique.
Plus singulièrement, et par-delà ses imageries (la jeune fille à frange et robe rouge, notamment), Entre parenthèses organise un vrai vertige. Alors que certain·es dénoncent le tri médiatique entre les « bonnes » et les « mauvaises » victimes (comme Elsa Deck Marsaut dans son récent essai, La Violence en spectacle), la discrimination sociale des agressé·e·s par leur aptitude à prendre rigoureusement la parole, le spectacle sonde un exemple plus complexe. De fait, Alma est une femme explicitement bourgeoise qui, dès son enfance saccagée, a eu les outils linguistiques pour déposer plainte, puis les moyens économiques du parcours de réparation. Sa parole est soigneusement recueillie et suivie (par deux femmes de loi militantes). Son cas est rigoureusement jugé quelques décennies plus tard (avec un groupe de 70 femmes). Pourtant rien ne se résout vraiment ; la violence ne cesse même de se rejouer. Et même s’il écrit des paroles de plus en plus adressées et rhétorisées, le spectacle lui-même ne se pacifie jamais. Notamment parce qu’il montre le supplice du témoignage, ordonné par trop d’interrogateur·rice·s – ce récit impossible et forcément trouble des événements qui finit par être soupçonné. Ainsi, par le procès relativement « privilégié » qu’il met épiquement en scène, par sa dramaturgie tout aussi cathartique que suspendue, En parenthèses démontre avec ironie l’impasse structurelle, la théâtralité irrémédiable de la justice – dont les conventions siéent toujours mal au traitement de la violence ; et la nécessité, soulevée par #Metoo en 2024, d’une loi intégrale sur les crimes sexuels.



