
(Next), performance conçue par Anne-Laure Thumerel et Emma Guizerix à l’Athénée, dissèque un massacre amoureux et explore les mots et les maux de l’amour à l’ère néolibérale. La performance issue d’une dramaturgie et d’une sémiologie processuelle fait du plateau l’espace d’une expérimentation dialectique et politique nourrie par une enquête théorique et une mise à l’épreuve des signes.
Quand le public pénètre la salle Christian-Bérard du théâtre de l’Athénée, le pas régulier et assuré d’Anne-Laure Thumerel, qui court sur un tapis de course, résonne, en alimentant une cadence monotone, celle d’un corps qu’on sculpte dans une salle de sport dans une mécanique qui rappelle pour beaucoup celle de Chaplin dans Les Temps modernes lorsqu’il revenait sur la naissance du taylorisme et de l’organisation rationnelle et maximalisée du travail. Aliénation, standardisation et réification sont les dénominateurs communs de ces deux univers qui émanent et façonnent le capitalisme comme le néolibéralisme. Vêtue d’une robe rouge de velours sur son tapis de course, Anne-Laure Thumerel joue du paradoxe : incarne-t-elle au plateau l’image passée de la femme en bonne mère de famille ou bien celle d’une vedette de cinéma des années 1960-70, l’âge d’or de ces starlettes complexes qui prônent l’émancipation sexuelle des femmes tout en subissant dans le même temps une hypersexualisation aliénante ? Là, les lumières de la salle s’éteignent et le tapis de course s’emballe : la comédienne dans sa robe de velours rouge sang court comme une bête apeurée à travers une forêt, fuyant les griffes de son prédateur et de son bourreau. Sur le mur du lointain défilent à la verticale et en caractères blancs comme des chiffres à la bourse les phrases échangées par des amoureux contemporains. « Tu trouveras mieux », « On n’allait pas se marier non plus » ou même « Je déteste les femmes qui ont des attentes », peut-on lire parmi les dizaines de phrases qui se déroulent et résonnent, bien que silencieuses, en chacune et chacun des spectatrices et spectateurs comme la mélodie, entêtante et implacable, d’une société malade, impossible d’aimer autrement qu’en temps limité et pour l’image que l’autre renvoie de soi-même.
Une heure durant, la comédienne performe ainsi une course effrénée contre les rouages si bien rodés du capitalisme scopique. Aux mots creux et aux images chosifiantes qui inondent les apps de rencontre où l’on like sans aimer plus longtemps que le temps du clic répond le flot continu d’une longue plaidoirie, argumentée, articulée et teintée de poésie, visant à métamorphoser la scène toute classique des explications après une rupture amoureuse en un implacable réquisitoire contre le monde néolibéral qui vient jusqu’à pourrir les relations amoureuses de son approche consumériste, matérialiste, individualiste et égotique. Convoquant les travaux de la sociologue Eva Illouz, mais aussi ceux de Hartmut Rosa et de Maggie Nelson, en passant entre autres par Bell Hooks, l’amoureuse blessée décortique et dissèque chacune des phrases de celui qui la quitte pour les réinscrire dans ce système et cette industrie, aujourd’hui hégémoniques, du voir et de l’être-vu, et qui ne laissent aucune place au principe de mutualité ni à l’altérité ni au lien. Accompagnée au plateau par Emma Guizerix avec qui elle a conçu la performance et qui feuillette le texte du long rapport d’autopsie de l’amour assassiné par l’individualisme et le capitalisme comme version extrême du patriarcat, Anne-Laure Thumerel fait de sa course un acte de résistance poétique et politique et un appel à retrouver dans l’amour un désir réel de l’autre. Un appel à aimer jusqu’à en perdre haleine.



