
La traduction la plus simple de Bhagavad-Gita est le chant du bienheureux. Plus qu’un chant, c’est l’enseignement d’un Dieu, Bhagavad, ou Krishna, adressé à un guerrier. « La Gita n’est pas seulement ma Bible et mon Coran, elle est ma mère », disait Gandhi. Du renoncement dans l’action prôné par le Dieu, il tirera sa fameuse théorie de la non violence.
En effet, que peut répondre un Dieu à un guerrier qui ne veut pas tuer ? C’est la question morale dont s’empare l’opéra de Philip Glass, Satyagraha, qui entre enfin au répertoire de l’Opéra National de Paris. Enfin, car l’opéra fut créé en 1980, juste après son illustre prédécesseur, Einstein on the beach (1976), qui propulsa la carrière de Bob Wilson. On imagine aisément l’émotion de Philip Glass, né à Baltimore en 1937, quand il découvrit, à la première, en ce printemps 2026, son œuvre à l’Opéra Garnier, quarante-six ans après sa création.
L’acte I est le plus opératique : un guerrier refuse de tuer son cousin. « Mon être est atteint par un mal, et ce mal est la pitié. Incapable de savoir dans mon égarement où est le Bien, je t’interroge : ce qui serait le mieux, dis-le moi nettement. Je suis ton disciple. Instruis-moi. Je m’en remets à toi. » Le guerrier est interprété brillamment par un contre-ténor, Anthony Roth Costanzo, dont la couleur de la voix saisit immédiatement, elle nous accompagnera avec émotion jusque dans les dernières notes répétées en boucle. Les actes II et III sont plus proches de l’oratorio que de l’opéra stricto sensu. C’est une succession d’épreuves plus qu’un drame qui attendent le combattant qui a décidé de renoncer à la violence. Défié ou humilié, il ne cède pas. Les puissantes boucles répétitives de Philip Glass charment nos esprits captifs, nos défenses corporelles cèdent les unes après les autres devant la virtuosité de tous les chanteurs (le livret de Constance de Jong est en sanscrit), ou celle de l’orchestre qui exécute cette partition faussement simple avec une précision d’orfèvre sous la direction d’Ingo Metzmacher. La beauté naît ici de ces infimes répétitions et variations qui, si elles n’étaient pas prises en charge par le chant et l’orchestre, feraient retomber, comme un soufflet, la magie hypnotique de la musique de Glass.
On le sait, les partitions de Glass se prêtent particulièrement bien à la danse, leur amplitude et leur spiritualité offrent aux corps des heures charnelles d’expression, autorisent la grâce et la simplicité. Les danseurs incarnent la violence et la pitié, dans des tableaux construits à partir d’une idée. Comme cette farandole sans fin de l’acte II, imaginée par Bobbi Jene Smith, dans laquelle le chœur de l’opéra de Paris se prête avec élégance à la chorégraphie collective. Ce chœur très présent, vocalement et physiquement, semble le cœur battant du chef d’œuvre où tout est déjà là : la littérature, la musique, la danse, le chant, le jeu.
Satya, la vérité, est pour Gandhi une exigence morale, un principe politique, une exigence dans l’existence. Gandhi, Tolstoï, Luther King et Tagore nous regardent depuis la passerelle. Nous, les humains, nous n’accédons qu’à des vérités partielles et fragmentaires, l’Histoire est traversée par des violences commises au nom de la vérité. Puisque nul ne la détient, nul n’est légitime à punir par la violence, nous murmurent-ils sans rien dire. Ils illustrent par leur présence le titre même du spectacle, Satyagraha, comment la force de l’âme peut s’opposer à la seule force physique. L’opéra est une réussite complète, on sort émus, dépouillés, spirituels et légers. Satyagraha est un chef d’œuvre d’harmonie dont on se souviendra longtemps.



