27 mai 2026

Le culte des icônes pop

Les Grandes absentes / Neiges éternelles #2
Jeanne Lazar
© Arthur Crestani

Avec Les Grandes absentes, la metteuse en scène Jeanne Lazar poursuit l’exhumation des grandes figures de la musique pop française qu’elle avait initiée avec Neiges éternelles. Ce second volet, plus passe-partout, met à l’honneur deux femmes, aussi hiératiques qu’exubérantes : Mylène Farmer et Céline Dion. 

La scénographie minimaliste : une table sur laquelle se font face deux micros que sépare un petit magnétophone, donne à voir d’emblée la perspective adoptée pour le spectacle. Il s’agit, pendant une heure, de donner à entendre, à voir et à sentir la construction éminemment hagiographique de la figure pop, telle que l’élaborent et la façonnent les paroles de ses fans. En dix mots-clefs qui esquissent les grandes lignes d’une dramaturgie qui tend à la déréalisation de l’artiste pop qui se trouve dépossédée de sa propre voix et de sa propre voie, la pièce laisse peu à peu affleurer, comme une ligne de basse continue, sourde et en contrepoint, l’éloge de cette relation si singulière qui lie l’artiste pop avec son public. Dans les témoignages des fans, le vocabulaire de la foi et de la dévotion rencontre celui du salut : l’artiste pop est une icône qu’on adore, qu’on investit d’une signification à la fois personnelle et universelle.

Au plateau, Garance Bonotto et Pauline Vallé prêtent leurs corps et leurs jeux à Céline Dion et à Mylène Farmer, sans jamais chercher à coller entièrement à l’image que nous en avons toustes. Volontiers excessives et caricaturales, les deux comédiennes magnifient ce que le désir des fans fait des corps des artistes, et en particulier des corps féminins, mais aussi de leurs émotions et de leurs vies. En retour, l’icône pop finit par épouser l’image que les fans se font d’elle ; elle se fige et se muséifie. Car, derrière une forme d’hommage rendu par Jeanne Lazar à ces deux chanteuses aussi pop que populaires, se lit aussi la volonté d’en faire jaillir les fêlures, les brisures et les déceptions. Celles-là même que le public parvient à métamorphoser en remèdes à ses propres turpitudes et à ses propres mésaventures. Les titres-phares des deux chanteuses, utilisés dans des versions remixées, de même que la musique originale de Ricky Hollywood et la conception sonore de Timothée Lerolle fonctionnent à ce titre comme un stratagème dramaturgique efficace qui affranchit subrepticement les deux figures pop d’un canon populaire qu’une certaine bourgeoise teinte de son mépris social. Se compose, au plateau comme dans nos oreilles, une partition inédite. Aussi inédite que sont impénétrables les voies du Seigneur. Icônes pop, Mylène Farmer et Céline Dion n’en sont pas moins des icônes. Et comme on aime ce culte, païen et subversif, repris dans Les Grandes absentes, qui fait de Désenchantée et de My heart will go on, les nouveaux Credo de notre monde sans Dieu, sans espoir, sans salut et sans issue. Amen !

Milène Lang

Milène Lang

Agrégée de lettres modernes, enseignante et doctorante en littérature comparée, Milène Lang a collaboré avec le média culturel Zone Critique dans la rubrique « Spectacle vivant » et elle alimente le blog « La Partie des Critiques » sur Le Club Mediapart.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 08/06/2026

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Milène Lang

Mala canso au féminin : le désamour, la poésie

Dans Vudú (3318) Blixen, Angélica Liddell livre, en cinq tableaux au chromatisme intense, une dense mala canso féminine, où les mots, chargés comme des pistolets, lient amour, écriture et violence. Convoquant le souvenir de celui qui l’a trahie, la Catalane invoque la force démiurgique et rédemptrice de la littérature comme
5 avril 2026

This machine kills fascists

Avec Patatas fritas falsas, Agnés Mateus et Quim Tarrida proposent de regarder le fascisme en face. Dans une forme qui emprunte au cabaret, les deux artistes catalans se refusent à faire des fascistes des fantômes enfouis dans une mémoire conciliante et volontiers partielle. Actuel, le spectacle sonne comme un appel
24 mars 2026

Perforer la violence

Intitulant son dernier spectacle Oedipe Roi, Eddy D’aranjo fait de la pièce éponyme de Sophocle, aux origines de la littérature occidentale, le terreau d’une exploration – entre l’enquête sociologique, l’essai théorico-politique et la transe visuelle – sur l’inceste et la loi du silence, implacable et destructrice, sur laquelle il repose et
17 février 2026

Le désir, matière vibrante

Avec Les Ailes du désir, Othman Louati signe une partition unique et aérienne directement inspirée du film éponyme de Wim Wenders sorti en salles en 1987. Au plateau, anges et marionnettes se mêlent et se confondent pour donner à voir toute la fragilité – comme celle d’une plume – d’être humain,
15 février 2026

Godard à part

Avec Sauve qui peut (la révolution), la Cie Roland Furieux livre un spectacle protéiforme adapté du roman éponyme de Thierry Froger paru en 2016. Alliant musique, cinéma et théâtre, les quatre épisodes qui constituent le spectacle sont autant de manières de creuser les multiples facettes du cinéaste tout révolutionnaire de
11 février 2026