
Avec Les Grandes absentes, la metteuse en scène Jeanne Lazar poursuit l’exhumation des grandes figures de la musique pop française qu’elle avait initiée avec Neiges éternelles. Ce second volet, plus passe-partout, met à l’honneur deux femmes, aussi hiératiques qu’exubérantes : Mylène Farmer et Céline Dion.
La scénographie minimaliste : une table sur laquelle se font face deux micros que sépare un petit magnétophone, donne à voir d’emblée la perspective adoptée pour le spectacle. Il s’agit, pendant une heure, de donner à entendre, à voir et à sentir la construction éminemment hagiographique de la figure pop, telle que l’élaborent et la façonnent les paroles de ses fans. En dix mots-clefs qui esquissent les grandes lignes d’une dramaturgie qui tend à la déréalisation de l’artiste pop qui se trouve dépossédée de sa propre voix et de sa propre voie, la pièce laisse peu à peu affleurer, comme une ligne de basse continue, sourde et en contrepoint, l’éloge de cette relation si singulière qui lie l’artiste pop avec son public. Dans les témoignages des fans, le vocabulaire de la foi et de la dévotion rencontre celui du salut : l’artiste pop est une icône qu’on adore, qu’on investit d’une signification à la fois personnelle et universelle.
Au plateau, Garance Bonotto et Pauline Vallé prêtent leurs corps et leurs jeux à Céline Dion et à Mylène Farmer, sans jamais chercher à coller entièrement à l’image que nous en avons toustes. Volontiers excessives et caricaturales, les deux comédiennes magnifient ce que le désir des fans fait des corps des artistes, et en particulier des corps féminins, mais aussi de leurs émotions et de leurs vies. En retour, l’icône pop finit par épouser l’image que les fans se font d’elle ; elle se fige et se muséifie. Car, derrière une forme d’hommage rendu par Jeanne Lazar à ces deux chanteuses aussi pop que populaires, se lit aussi la volonté d’en faire jaillir les fêlures, les brisures et les déceptions. Celles-là même que le public parvient à métamorphoser en remèdes à ses propres turpitudes et à ses propres mésaventures. Les titres-phares des deux chanteuses, utilisés dans des versions remixées, de même que la musique originale de Ricky Hollywood et la conception sonore de Timothée Lerolle fonctionnent à ce titre comme un stratagème dramaturgique efficace qui affranchit subrepticement les deux figures pop d’un canon populaire qu’une certaine bourgeoise teinte de son mépris social. Se compose, au plateau comme dans nos oreilles, une partition inédite. Aussi inédite que sont impénétrables les voies du Seigneur. Icônes pop, Mylène Farmer et Céline Dion n’en sont pas moins des icônes. Et comme on aime ce culte, païen et subversif, repris dans Les Grandes absentes, qui fait de Désenchantée et de My heart will go on, les nouveaux Credo de notre monde sans Dieu, sans espoir, sans salut et sans issue. Amen !



