
Sans aucun doute, le précepte psychanalytique « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » convient bien à NEGARE et (di)SPERARE, les deux premiers volets d’un obscur triptyque composé par le chorégraphe luxembourgeois Giovanni Zazzera : bien qu’elle pâtisse d’un visuel un peu grossier, la danse sidère par son inquiétante étrangeté.
À jardin, une lampe à l’ancienne, pied en bois verni et abat-jour à franges : bientôt, elle clignotera sans raison. Au centre, un tabouret de piano sur lequel une femme se tortille, sans tenir en place : est-ce cet air doucereux et grésillant qui lui donne envie de danser ? Mais à jardin, un vase rempli de carottes trouble la situation pseudo-quotidienne : quand elle ne grignote pas ses légumes à l’envi, la danseuse en distribue à la salle pour se délecter du bruit collectif des crocs. Pas l’instant le plus subtil de NEGARE, plus opérant lorsque l’étrange est pris en charge par la chorégraphie : c’est lorsque la danseuse se fourre de vêtements en enchaînant les pas ou tout au contraire lorsqu’elle les retire sans cesser ses contorsions qu’une élégance monstrueuse commence à se dégager… Voire une horreur presque lovecraftienne, qui se dévoile dans une dernière partie fantasmatique : à force d’anomalies et perturbations, elle s’est métamorphosée en chimère dorée. De l’étrange humain à l’étrange divin — le chemin dramaturgique est esquissé avec une belle acuité.
Plus difficile d’évoquer le second opus, encore en création — si ce n’est qu’il n’a encore de plus ample chorégraphiquement que l’intuition : pour l’instant, le hiatus entre la musique Dune-like et les saccades des deux danseuses – l’une tellurique, l’autre plus éthérée -, demeure trop patent. Probablement parce que la composante live de la musique est peu lisible scéniquement ; et parce que la théâtralité est ici au stade de la recherche : peut-être que les regards persistants au public, qui semblent commander l’allumage salle, inaugureront un dialogue fructueux par-delà le quatrième mur. Gageons surtout que la chorégraphie arrimera la répétition frénétique des mouvements – qui mène les danseuses à l’épuisement des corps et du souffle – à une dramaturgie aussi percutante que dans NEGARE. Sans être abîmée, comme c’est le cas encore dans les deux spectacles, par une création lumière trop diffuse et uniforme qui, à l’exception du dernier effet de NEGARE, dévalue la noirceur des projets. Heureusement, si en l’état les jeux d’apparition et disparition semblent assez approximatifs, à elle seule la chorégraphie de Giovanni Zazzera suffit à sidérer le regard.



