
Thibaud Croisy a mis en scène sa propre traduction (accompagné, dans ce travail, par Laurey Braguier) de La Maison de Bernarda Alba, la dernière pièce écrite par l’écrivain espagnol Federico García Lorca, alors qu’il a été jeté en prison par les forces franquistes. Si l’on sait que la force du texte théâtral réside dans sa capacité à se régénérer sans cesse par la représentation, il nous semble cependant ici que Thibaud Croisy, dans un geste scénique devenu si courant qu’il est désormais tristement banal, tord le texte jusqu’à le trahir.
L’intrigue est simple : neuf femmes se retrouvent enfermées par la volonté d’une seule : Bernarda Alba vient de perdre son mari et décide que ses cinq filles, sa mère et les deux servantes prendront le deuil pendant huit années et ne sortiront, vêtues de noir, que pour se rendre à l’office. Dans ce drame, la figure masculine est réduite au statut d’un ectoplasme cadavérique qu’on évoque au passé ou bien prend la forme d’un être idéalisé par chacune des sœurs qui toutes projettent sur une silhouette entraperçue depuis le patio de la maison leurs propres fantasmes. García Lorca, depuis sa prison, transmet à ses personnages le soin de faire imploser les limites imposées par une société ancrée dans des schémas archaïques qui ont donné naissance au franquisme. Bernarda Alba devient alors le porte-étendard tyrannique d’un peuple engoncé dans ses traditions mortifères : les hommes partent aux travaux des champs et les femmes s’occupent du foyer domestique et tous se rassemblent à l’église. L’amour et l’espoir, portés par les cinq filles, s’en vont battant les murs de cette prison et se cognent la tête à des plafonds pourris. Les filles de Bernarda Alba tentent pourtant de s’échapper mais n’y parviennent pas et l’inexorable piège se referme sur toutes ces femmes.
La scénographie aborde avec sobriété, malgré l’ampleur du plateau, la question de l’enfermement et si l’espace est vaste, les corps se retrouvent malgré tout contraints et étouffés par un péristyle qu’un simple et délicat jeu de lumière transforme en prison ténébreuse. Il nous semble cependant que l’intention manque son effet. On comprend que Thibaud Croisy ait voulu éviter de glisser dans l’ornière d’un théâtre trop idéologique car, comme le rappelle à juste titre Olivier Neveux, « théâtre et politique cheminent désormais en trop bonne intelligence ». Tout se passe parfois comme si le spectateur, privé de sa faculté de juger, ne pouvait plus que dodeliner sagement de la tête devant un discours asséné et somme toute assommant. Le traducteur et metteur en scène, redisons-le, contourne soigneusement cet écueil, mais en voulant à tout prix désamorcer la vis politica de l’œuvre, se saisit de l’ironie mordante de l’auteur pour en faire un des traits principaux de l’écriture jusqu’à basculer dans un contresens fâcheux. L’agôn tragique entre une mère qui tente de retenir coûte que coûte les vestiges d’un monde en train de s’écrouler et des filles qui se déchirent autour d’un même idéal factice se retrouve réduit, de fait, à un grand vaudeville qui culmine avec cette traversée du plateau rougeoyant par des filles armées de fourches et d’autres traits. Une épiphanie toutefois : la grand-mère María Josefa (incarnée par Laurence Roy), frappée de folie et qui apparaît nuitamment, telle une figure shakespearienne. Elle porte à elle seule, sur ses frêles épaules, le génie du poète andalou.
Qui ne connaît pas la pièce de García Lorca verra peut-être dans ce qu’il nous faut qualifier tout de même de bel objet théâtral un pur divertissement. Mais pour qui a lu García Lorca, il nous paraît impensable que le rire éclatant puisse être la seule réponse à la mort d’une fille désespérée, à la douleur d’une mère qui s’effondre, à la révolte d’un poète emprisonné.



