
Popanz, porté par la compagnie La feinte et dans une mise en scène d’Ivan Márquez, fait de la riche et dense matière littéraire convoquée l’occasion d’une machinerie théâtrale, aussi ludique que profonde, pour interroger les notions de récit, de fiction, de vrai et de faux.
Sans tarder, et avant même d’avoir pu prendre place, le public, disposé de part et d’autre d’une scène faite de planches abimées qui forment un parquet de fortune aux deux extrémités desquelles trônent deux petits bureaux équipés d’un micro, est précipité au cœur d’un dispositif entendant se jouer des frontières entre fiction et réalité. Assis derrière son micro, Franz Liebig en queue-de-pie accueille et commente l’entrée des spectatrices et spectateurs avec complicité, malice et familiarité. Il annonce le début imminent du spectacle, il avertit de la fermeture toute proche des portes de la petite salle du Théâtre de l’Aquarium où se tient cet hiver la dixième édition du festival BRUIT. Mêlant ainsi fiction et métafiction, sans jamais feindre – comme dans la conception mimétique de l’art et du théâtre – de ne construire que du vrai à partir du faux afin que le faux devienne vrai, le spectacle ne cesse de rendre compte de la conception romantique de l’art où création et critique sont deux gestes contenus l’un dans l’autre. Car si le spectacle brode et tisse ensemble des extraits de textes directement tirés du corpus des premiers romantiques allemands, basés à Iéna et qui se rassemblent autour de la revue, aussi célèbre que fugace et intemporelle, de l’Athenaüm, il reprend surtout à son compte la vision du monde et de l’art, l’esthétique et même la métaphysique des romantiques, où le tout et la partie se répondent, où la digression n’est pas une rupture mais un pas de côté, où le mélange des tons et des genres n’est pas condamné mais encouragé car il n’est que le reflet d’un monde complexe et protéiforme. Au plateau, le conte inaugural, celui du Chat botté dans la version de l’Allemand Ludwig Tieck qui raconte comment un jeune meunier devenu orphelin hérite, à la mort de son père, d’un chat, bien audacieux et rusé, qui va chercher avec lui tous les stratagèmes et machineries possibles pour s’extraire de sa réalité prosaïque faite de misère, ouvre la voie à une machine théâtrale où désir et plaisir se mêlent dans une forme ludique et toute ironique.
En faisant théâtre de tout bois – y compris de celui de ces planches usées que les trois comédiens au plateau : Mirabelle Kalfon, Franz Liebig et Vincent Pacaud, soulèvent, déplacent, renversent et font basculer – mais aussi d’une roue de vélo, d’un cintre et d’une tête de salade, Popanz dit le plaisir à se laisser prendre au jeu et prendre au piège, à céder à l’illusion. Dans une joie toute communicative, les comédiens sautent d’un registre à l’autre comme ils sautent de l’allemand au français et du français à l’allemand, tout en se traduisant en simultané, démultipliant les univers et les mondes comme les fictions qu’ils charrient. Dans une construction spéculaire, où tout est dans tout, Popanz va plus loin que le théâtre dans le théâtre : pendant près d’une heure les artistes déplacent la focale, contraignent le public à sortir de sa zone de confort pour affronter directement ce qui fait tout le sel de l’expérience esthétique, si singulière et incomparable. Cherche-t-on la fantaisie pure d’une tempête de théâtre où les voiles translucides et les lumières artificielles nous précipitent dans une noyade visuelle ? Vient-on pour retrouver dans la polyphonie de voix distordues la leçon ancestrale d’un conte de l’enfance, abandonné dans les tréfonds de notre mémoire ? Aime-t-on renouer avec le spectacle de marionnettes et ses outrances didactiques ? Sans jamais tomber dans la démonstration ni la monstration d’une palette d’effets et de trucs et astuces de théâtre, Popanz célèbre cependant toute la matérialité du spectacle vivant dans une expérience collective qui rappelle pour beaucoup le théâtre de tréteaux, tout en relevant le défi de rendre directement accessibles des textes souvent oubliés, de Kleist à Ludwig Tieck, en passant par E.T.A. Hoffmann. Sensibles, plastiques et incarnées au plateau, les théories de ces romantiques allemands qui, dans le sillage de Kant en discutaient cependant les thèses pour donner naissance à la fois à l’esthétique comme branche de la philosophie et à la littérature comme champ, apparaissent encore souvent et à tort comme hermétiques voire élitistes. Avec Popanz, rien de tel, bien au contraire. On retrouve entre les trois comédiens le même plaisir et le même désir de partage que celui qui avait rassemblé, à Iéna, des jeunes gens marqués par les bouleversements induits par la Révolution française et désireux de repenser l’art, la philosophie et la littérature, tout en se faisant les témoins de l’entrée dans la société bourgeoise. Et quoi de mieux qu’un théâtre de marionnettes, fantoches et montées sur ressorts, pour s’émerveiller et se laisser prendre à ce jeu unique de la représentation qui, bien que sans règle, ne couronne jamais de vainqueur ni ne déplore de perdant mais nous empêche de devenir nous-mêmes des pantins, des robots ou des machines, quoique désirantes !




